11/10/2013

SIEGFRIED, NOCTURNE

Un paysage de catastrophe, celui des lendemains immédiats de la Seconde Guerre mondiale. Le monde est en ruines. Siegfried, le héros éponyme de l’opéra de Wagner, erre dans les rues effondrées, à la recherche d’un fleuve, le Rhin, qui peut-être saura répondre aux questions qui le tourmentent : est-il coupable d’avoir, en tuant le dragon, exilé l’imaginaire du monde des hommes ? Les mots des poètes ont-ils collaboré à construire la route des abattoirs ? Que resterait-il des livres si on en effaçait les termes « nuit » et « brouillard » ? Enfin, la culture et la barbarie ont-elles formé, dans cette entreprise de destruction massive, une alliance secrète ?
En filigrane de ce monodrame, on entend la phrase d’Alberich, le nain de l’Or du Rhin (prologue de la tétralogie wagnérienne L’Anneau du Nibelung, dont Siegfried fait partie) : « Nacht und Nebel, niemand gleich », récupérée par les nazis pour désigner les déportés voués à l’extermination. Des mots proscrits, qui ont participé à l’indicible. Des mots que l’oeuvre écrite par Olivier Py et composée par Michael Jarrell rend à leur profonde musicalité.
 
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Culture et barbarie
Siegfried, nocturne marque une étape tout à fait nouvelle dans l’œuvre d’Olivier Py. Ce passionné de romantisme allemand n’avait en effet jamais, dans ses mises en scène des frères Grimm, de Wagner ou encore de Weber, abordé la problématique d’un lien hypothétique entre romantisme allemand et nazisme. Il n’avait encore jamais cherché à opérer un retournement de la perspective historique. Dans Siegfried, nocturne en revanche, c’est précisément cette question qui tourmente son personnage. Y avait-il des germes de mort dans le romantisme allemand ?
Qu’on ne s’y méprenne pas : Olivier Py ne semble pas se faire, à travers les questionnements de son personnage, le relais de la thèse d’un Sonderweg (voie particulière allemande), théorisée par le sociologue Helmut Plessner (1892-1985) et reprise dans les années 1960 par des philosophes tel George L. Mosse (Les Racines intellectuelles du iiie Reich, 1964). Siegfried, nocturne, ne donne pas de réponses. C’est un cheminement de pensée où les questions restent en mouvement, en oscillation. C’est une méditation sur la dialectique entre culture et barbarie. Elle s’articule autour du personnage de Siegfried et fonctionne sur deux versants. Siegfried interroge le passé, l’Histoire, mais aussi l’avenir : si les mots des poètes ont collaboré à construire la route des abattoirs, après la catastrophe nazie, la poésie doit-elle se taire ? Par où l’on rejoint les réflexions d’Adorno développées dans Prismen (1955) et dans Negative Dialektik (1966), trop souvent réduites à une phrase tronquée et sortie de son contexte : « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Nulle formulation d’un interdit chez Adorno, mais disposition d’une situation aporétique : s’il est barbare d’écrire un poème après Auschwitz, il est également barbare de ne plus en écrire. C’est dans la veine de cette impasse, de cette absence de solution que se situe l’errance de Siegfried.
Hinde Kaddour
 

 

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