30/10/2013

SOPHONISBE, LA BRÛLURE DE L'HISTOIRE

Sophonisbe, au contraire de ce qui se passait dans les premières pièces de Corneille, comme Horace ou Cinna, fait partie de celles où l’Histoire devient maîtresse des sujets, où la brûlure de l’Histoire s’inscrit directement dans la chair des personnages et engendre des souffrances et des égarements considérables. Dans Sophonisbe, Corneille met en scène, avec la fin prévisible de Carthage et la nouvelle colonisation romaine, un moment d’Histoire où il n’y a plus d’accord possible entre l’individu et la politique. L’individu ne peut qu’être broyé par la grande machinerie de l’Histoire. C’est ce qui fait sans nul doute pour moi sa modernité.

                                                                                                              © Cosimo Mirco Maglioc

La crainte d'aimer
 
Mais aussi, Sophonisbe capitalise une réflexion très personnelle de Corneille, engagée dès ses premières pièces (La Place Royale), sur l'amour, sur le désir et la crainte d'aimer, sur les femmes et les hommes; la peur et le désir des hommes de s'abîmer (au double sens du terme) dans l'amour d'une femme; la violence de la passion, perçue comme une pathologie aussi bien chez les femmes que chez les hommes; les effets meurtriers de la jalousie. Il y a dans ce théâtre-là déjà du Marivaux, mais plongé dans un monde bouleversé par la guerre et la mort journalière.
 
 
Le melting pot ou l’identité nationale
 
L’Afrique du Nord, enfin, est représentée dans sa longue patience et sa dignité par Eryxe, reine de Gétulie, authentique « algérienne », inventée par Corneille. Elle attend son heure, elle attend la fin de la colonisation carthaginoise, puis celle de Rome, pour exercer sa liberté. Elle sait aussi, et elle le dit au spectateur, qu’il y aura d’inévitables mélanges, et qu’on ne reconnaîtra bientôt plus, au bout de quelques générations, les Romains des Africains, comme on ne peut déjà plus différencier les Carthaginois installés dans le continent depuis plusieurs siècles. Voilà une question pour aujourd’hui !
 
Brigitte Jaques-Wajeman

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