05/11/2013

ARTAUD-BARRAULT : DEUX HOMMES, UNE EPOQUE

Antonin Artaud et Jean-Louis Barrault ont tous deux marqué le théâtre du XXe siècle. Ils se rencontrent à l’occasion d’une mise en scène de Barrault, Autour d’une mère, une adaptation d’un roman de William Faulkner, à laquelle Antonin Artaud assiste. A partir de ce moment, naît chez lui une grande admiration pour Barrault.
 
En quoi est-ce que ces deux hommes se rapprochaient dans leur manière de concevoir le théâtre ?

 
Jean-Louis Barrault est doué d’une passion peu commune pour le théâtre. Toute sa vie, il « … a tenté de réaliser un théâtre total, ouvert au langage du corps et à toutes les possibilités d’expression modernes, accueillant à tous et qui puisse rassembler tous les publics »1. Son éclectisme reproché entre autre pendant sa direction au Théâtre de l’Odéon n’est que le reflet de cette ouverture. Mêlant auteurs classiques et contemporains, Barrault cherche surtout à rencontrer son public pour « un rendez-vous d’amour » comme il le dit lui-même. « … Amour qui le porte vers un texte qui le fait se donner à son personnage, à son public et qu’il attend en retour de celui-ci. Il n’entend pas faire un théâtre qui divise, mais au contraire qui réunit. Aussi son répertoire fait-il une large place aux textes qui exaltent la passion et la vie sous toutes ses formes. La vie, c’est d’abord le langage du corps, qu’il a découvert à travers le mime et qu’il a cherché à magnifier tout au long de sa carrière (c’est le titre d’un de ses derniers spectacles). Mais la prééminence de l’acteur (défini comme athlète affectif selon le mot d’Artaud) ne l’empêche pas d’utiliser le maximum de moyens scéniques traditionnels (masques, danses)  ou modernes (son, lumière, cinéma), non sans tomber parfois dans l’imagerie hétéroclite. »2
 
Avec le théâtre total, Barrault veut renouveler l’art de la mise en scène, avec de nouvelles techniques. C’est en cela que Jean-Louis Barrault et Antonin Artaud sont proches : dans cette volonté de ne pas scinder l’esprit du corps et la volonté de produire un « spectacle intégral »3 avec une expression complète de l’être humain.

 
De son côté, Antonin Artaud développe très vite une profonde aversion pour le théâtre occidental qui prime le texte au détriment du corps et s’exprime dans une tradition réaliste. Rêvant d’un théâtre où le corps et la pensée ne sont dissociés, il est, entre autre, pris d’une grande admiration pour le théâtre balinais qui est, pour lui, fondé sur une mathématique rigoureuse du corps et de l’espace permettant d’aller au-delà de la matière, reconstituant sur scène l’union de la pensée, du geste et de l’acte. Antonin Artaud conçoit la représentation théâtrale comme une cérémonie, lui ôtant tout aspect psychologique et en lui conférant ainsi une acception mystique, religieuse.
 
Pour Artaud le théâtre n’est possible sans un acte de cruauté. Mais que veut dire « cruauté » chez Artaud ? « Tout ce que je peux faire c’est de commenter provisoirement mon titre de Théâtre de la Cruauté et d’essayer d’en justifier le choix.
 
Il ne s’agit dans cette Cruauté ni de sadisme ni de sang, du moins pas de façon exclusive.
 
Je ne cultive pas systématiquement l’horreur. Ce mot de cruauté doit être pris dans un sens large, et non dans le sens matériel et rapace qui lui est prêté habituellement. Et je revendique (…) le droit de briser avec le sens usuel du langage, (…) d’en revenir enfin aux origines étymologiques de la langue qui à travers des concepts abstraits évoquent toujours une notion concrète. 
 
On peut très bien imaginer une cruauté pure, sans déchirement charnel (…).
 
C’est à tort qu’on donne au mot de la cruauté un sens de sanglante rigueur, de recherche gratuite et désintéressée du mal physique. Le Ras éthiopien qui charrie des princes vaincus et qui leur impose son esclavage, ce n’est pas dans un amour désespéré du sang qu’il le fait. Cruauté n’est pas en effet synonyme de sang versé, de chair martyre, d’ennemi crucifié. Cette identification de la cruauté avec les supplices est un tout petit côté de la question. »4
 
Chez Barrault, l’acte de théâtre comporte également une douleur, mais différente, pour lui, le théâtre est un lieu de justice où l’on développe la difficulté d’être, la source du théâtre étant l’angoisse et la solitude.
 
C’est bien à travers une souffrance que les deux artistes se sont également rencontrés, même s’ils l’ont exprimées tous deux à leur manière, elle est un point déterminant de leur démarche et de leur première entente.


1. Corvin Michel (1998) Dictionnaire encyclopédique du théâtre, vol I, Paris, Larousse-Bordas, 945p.
2. Corvin Michel (1998) Dictionnaire encyclopédique du théâtre, vol I, Paris, Larousse-Bordas, 945p.
3. Expression d’Antonin Artaud
4. Première lettre d’Antonin Artaud à Jean Paulhan, à propos du Théâtre de la Cruauté

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