04/12/2013

LA DIVINE FARCE

  © Marc Vanappelghem
 
Objet d’un amour véritable, ou jouet dans les mains d’un Dieu capricieux, toujours est-il qu’Alcmène ne sortira pas indemne de ce « partage avec Jupiter ». Elle cède, mais ne pardonne qu’à demi-mot, au détour d’une interrogative : « Dire qu’on ne saurait haïr, / N’est-ce pas dire qu’on pardonne ? » La mort n’est pas ce qu’elle réserve à cet Amphitryon qu’elle ne reconnaît plus. Le véritable époux, d’ailleurs, n’avait finalement pas tant à craindre de son concurrent, quand Alcmène, lui contant la nuit de leurs « retrouvailles » (sans savoir encore que ce n’était pas son mari qu’elle avait accueilli), lui affirmait combien cette nuit avait été exceptionnelle : « Et jamais votre amour, en pareille occurrence, / Ne me parut si tendre et si passionné. » Car la distinction que Jupiter tente d’établir aux yeux d’Alcmène entre le mari (Amphitryon) et l’amant (le Dieu sous les traits d’Amphitryon) tourne finalement en sa défaveur : Alcmène, à l’acte II, assure en effet qu’elle aurait pardonné à la jalousie d’un mari (jalousie dont justement est animé Amphitryon), et fait tomber toute sa colère sur l’amant, cet amant qui se joue d’elle que le Dieu incarne.


Le châtiment de Jupiter, c’est de ne pas avoir su atteindre ce cœur tant convoité, et cela même sous les traits de celui dont il a pris la place. Pire encore, c’est de voir tomber sur lui tout le discrédit. Alcmène, d’ailleurs, coupe court à l’allégresse de la réconciliation – en un alexandrin : « Laissez : Je me veux mal de mon trop de faiblesse. », et ne réapparaîtra plus sur scène. À cette disparition fait écho le silence douloureux d’Amphitryon, qui, lorsque Jupiter, à la scène finale, se dévoile enfin, ne prononce pas un mot – ou comment la divine farce tourne en vraie tragédie.

 
On aurait tort d’imaginer que seul le couple des maîtres fasse l’expérience de la tragédie, quand celui formé par les valets vivrait l’intrusion des dieux sur scène sur le mode de la farce. Cléanthis doit subir la rigueur des saillies de Mercure, qui a pris les traits de Sosie. Quant à Sosie... Certes c’est sur lui que pleuvent les coups de bâton de la farce ; c’est lui aussi qui a la charge des réparties les plus drôles – le rôle était incarné par Molière ; c’est lui enfin l’arlequin poltron et gourmand. Mais il sait répondre aux dieux, et, poussé à bout, défendre son humanité dans un élan de pragmatisme : « N’importe, je ne puis m’anéantir pour toi », lance-t-il à Mercure qui le bat.

 
Sosie a également un rôle plus discret, mais qui n’est pas de moindre importance : celui de prendre en charge le discours social qui sous-tend la pièce. Il ne ménage pas en effet sa critique à l’encontre des grands qui voudraient que, pour eux, « tout soit, dans la nature, / Obligé de s’immoler. », et libère la parole des « petits » : « Tous les discours sont des sottises,
 / Partant d’un homme sans éclat ; / Ce serait paroles exquises / Si c’était un grand qui parlât. » Sous les allures du merveilleux mythologique, c’est donc une pièce aux multiples facettes que l’on découvre.

Hinde Kaddour

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