02/12/2013

L'HUMANITÉ EN QUESTION

C’est l’histoire d’un double vol d’identité. Sosie, à l’acte III, le résume bien : « Et l’on me dés-Sosie enfin, / Comme on vous dés-Amphitryonne. » Mais avant d’en venir à cette conclusion, il connaîtra – comme son maître et avant lui – les conséquences de cette dépossession. Victime d’un Dieu qui semble heureusement moins intéressé par les femmes que Jupiter, Sosie, à la différence d’Amphitryon, ne sera pas cocu. Son « calvaire » est d’une autre nature. Curieux et naïf de caractère, il tente d’abord, confronté à son double, de comprendre la mystification dont il est l’objet en une série de questionnements, puis sombre dans les troubles provoqués par cette mise en crise de son identité : « Il [Mercure] a raison. À moins d’être Sosie, / On ne peut pas savoir tout ce qu’il dit ; / Et dans l’étonnement dont mon âme est saisie, / Je commence, à mon tour, à le croire un petit. » Cette croyance en une réalité qui défie la vraisemblance advient sans ménagements, et c’est à grands renforts de coups de bâton et de vexations que Mercure parvient à faire plier son souffre-douleur : lassé, Sosie abandonne la partie, et accepte cet « autre moi », qui l’emporte sur lui tant par la force que par la raison.

                                                                                                       © Marc Vanappelghem

L’aventure d’Amphitryon est tout autre. Contrairement à son valet, il refuse tout net de donner le moindre crédit à la supercherie : son double est un imposteur, et son épée devrait suffire à « rompre l’enchantement » dont il est la victime. L’enjeu, pour lui, est moins de comprendre les mystères à l’origine de sa mésaventure, que de confondre au plus vite le coupable. Et quand vient s’insinuer le doute, l’objet de sa confusion n’est pas tant la falsification elle-même que le manque de discernement de son épouse Alcmène : « La nature parfois produit des ressemblances / Dont quelques imposteurs ont pris droit d’abuser ; / Mais il est hors de sens que sous ces apparences / Un homme pour époux se puisse supposer, / Et dans tous ces rapports sont mille différences / Dont se peut une femme aisément aviser. » La jalousie et le déshonneur sont les motifs principaux du caractère d’Amphitryon. Ce déshonneur semble d’ailleurs d’autant plus douloureux qu’il vient gâcher la gloire de ses récents exploits militaires...  Mais l’amour du guerrier est sincère, et celui-ci « [...] donnerait volontiers cette gloire, / Pour avoir le repos du cœur ! »
Cet amour sincère, on peut se demander si le grand Jupiter lui-même n’en connaît pas les tourment. L’expérience de l’humanité n’est pas sans conséquences, et le dieu, devenu homme, semble lui aussi éprouver la « vive douleur » qu’il fait subir à Amphitryon (voir II, 6 vers 1382 et III, 1 vers 1463, la formule est la même). Jupiter souffre-t-il véritablement de son nouvel « état » ? Inverse-t-il volontairement les rôles, lorsque, prisonnier de ce corps d’homme, il se soumet à genoux à la beauté « céleste » de la jeune femme ? La menace de se donner la mort n’est-elle qu’une feinte destinée à faire plier la belle afin de profiter des joies charnelles d’une réconciliation ?

Hinde Kaddour

Aucun commentaire: