05/12/2013

ROBERT DAVREU




Il savait le rocher qui déchire et l’œil de la murène,
le chiffre acidulé des langues mortes vives

à l’horizon de blanc brouillé,

quand plus rien ne bouge plus soudain qu’au ralenti

dans un univers d’étain défroissé,

au-delà de toute lucidité

    

puis falaise virant cendres
dans la mer brusquement éteinte

Il savait

(Moments perdus, Robert Davreu)


Un poète nous a quittés.

À la Comédie, nous l’avions rencontré lors de la trilogie Des Femmes, mise en scène par Wajdi Mouawad. Il avait traduit les trois pièces de Sophocle[1].
Nous avions été frappés par la rigueur et la beauté de ces traductions, libérées de toutes les interprétations que le xxe avait surajoutées, de toute tentation de les adapter à notre monde contemporain. « Paresse », « vulgarité », aurait-il dit : il effectuait justement le mouvement inverse, celui de « s’adapter à elles pour en offrir le présent. »
En janvier, nous pourrons découvrir sur le plateau de la Comédie deux autres de ses traductions de Sophocle, toujours mises en scène par Mouawad, Ajax (dans une version réadaptée par Mouawad) et Œdipe roi[2] – ils avaient le projet commun d’en traduire en d’en monter l’intégralité.

Angliciste, il a traduit des auteurs anglophones contemporains (E. E. Cummings, Joseph Conrad, Russell Hoban, Timothy O’Grady, Warwick Collins) et de la période romantique (Shelley et Keats). Il était également le traducteur « attitré » de Graham Swift (sa traduction du Pays des eaux chez Robert Laffont en 1985, fut récompensée par le Prix Baudelaire).

Il a publié huit recueils de poèmes (entre autres chez Gallimard et Corti) entre 1973 et 2007. Un univers sans affectations et sans concessions. « La voix qui en émane est rauque – rocailleuse. Le paysage mental qu’elle nous fait découvrir est un monde de désagrément, de questionnement sans fin, de visions insoutenables. Adieu saisons, adieu châteaux, adieu toute poésie qui charme et console : nous sommes plongés dans la gravité d’images blessantes, d’idées qui salissent, de temps qui corrodent et corrompent[3]. »

Philosophe de formation, enseignant à l’université Paris-VIII, membre du comité de rédaction de la revue Po&sie, auteur de plusieurs essais, traducteur avec Jean-Louis Bourget et Patrick Lévy du Système totalitaire d’Hannah Arendt (Seuil, 1972).

Frappé en pleine activité.



[1] Électre, Les Trachiniennes et Antigone, éditions Actes Sud-Papiers.
[2] Ajax et Œdipe roi, éditions Actes Sud-Papiers.
[3] Verso N°28, octobre 2002.

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