09/01/2014

EXCÈS

Chez Levin, la question de l’excès est au centre du procédé dramaturgique. Il part d’une situation anodine puis la fait déborder. Prenant comme protagonistes des personnages grossiers, il fouille les côtés les plus sombres de l’être humain, révélant les désirs les plus vils et par la même occasion les conflits des personnages. Le rêve d’ascension sociale reste un thème récurrent chez Levin et ses protagonistes mettent tout en œuvre afin d’atteindre leur but. C’est ainsi que Tcharkès, le gendre arriviste, tente de tuer son beau-père afin de prendre les rênes de la société familiale. La fin justifie les moyens ! Chez Levin on pourrait même dire : la faim justifie les moyens. En effet, la nourriture est un thème central dans Shitz. Les personnages ne cessent de s’empiffrer tout au long de la pièce, comme s’il leur fallait combler un vide relationnel. La rencontre entre Shpratzi et Tcharkès illustre parfaitement ce procédé :
 
«SHPRATZI : … (ils s’embrassent) Et qu’est-ce qu’elle a mangé, ta Shpratzi ?
TCHARKÈS : Du hareng.
SHPRATZI : Quand ?
TCHARKÈS : Hier.
SHPRATZI : J’ai effectivement mangé du hareng hier dans un petit resto avec des copines. Mais me suis-je contenté du hareng ?

Ils s’embrassent

TACHARKÈS : Tu as pris de la compote de pommes au dessert.
SHPRATZI : La compote date d’aujourd’hui.
TCHARKÈS : Il y en a aussi d’hier.
SHPRATZI : J’en mange tous les jours, de la compote, tous les jours ! Évoquons plutôt mon petit déjeuner d’aujourd’hui.

Ils s’embrassent.

TCHARKÈS : de la graisse de viande sur les gencives.
SHPRATZI : À quelle heure ?
TCHARKÈS : Quatorze heures zéro cinq.
SHPRATZI : De la précision et une nette propension à fourrer sa langue dans la crasse.
TCHARKÈS : J’ai horreur de la salade mal assaisonnée.
SHPRATZI : J’aime que nous détestions les mêmes choses. Mais il est temps que je te parle d’une de mes faiblesses : les frites. Quand je vois une frite, ça me rend toute chose.
Ah la frite, ça frétille
sous la dent ça croustille,
c’est comme un mâle bronzé qui grille
sous un soleil désertique,
c’est comme un héros antique
dans un rêve asiatique.»


La nourriture comble le vide des personnages, elle leur permet d’être, de se contenir, de s’affirmer :

« SHPRATZI : J’ai mangé vingt sandwichs au saucisson parce que j’avais faim, dix parce que j’étais stressée et encore cinq par dépit. Maintenant, je me sens pleine d’énergie. Tout le monde danse et moi je fais tapisserie. (elle commence à pleurer) Non, il ne faut pas. Je dois me montrer sous mon meilleur jour. (elle s’efforce de paraître à son avantage) Cette fois, il faut que ça marche ! Huuuuuum ! Huuuuuuum ! Non l’effort enlaidit !
Du calme.
Pas de panique.
Facile à dire !
De minute en minute, moi, je ne rajeunis pas !
Hop ! Encore une minute qui m’est passée sous le nez !
Du sang froid.
Oui, surtout garder son sang froid.
Temps, arrête-toi, je t’en prie. Laisse-moi me ressaisir, me recoiffer, sécher les larmes. Ne m’emporte pas, je t’en prie, non ! Tu parles qu’il va s’arrêter. Dès que tu as mis le pied dedans, tu avances, jusqu’au jour de ta mort. Au secours, à l’aide ! Sortez-moi du temps qui passe ! Et voilà, maintenant je suis encore plus moche. De quoi j’ai l’air ?! Trente-cinq sandwichs hurlent dans ma chair. Assez, cette fois, ça doit marcher ! (elle s’efforce à nouveau de paraître à son avantage) Huuuuum ! Huuuuuum !»
 
La nourriture permet d’entrer en communication avec les autres, elle sert de prétexte à la parole, rend possible les révélations :
 
« SHPRATZI : Qu’est-ce que j’ai avalé comme petit-déjeuner ? Un oeuf, une tomate, un concombre avec des petits oignons, du gruyère, un pot de crème fraîche, un peu de hareng, du pain et du beurre, des frites bien sûr, du miel, un éclair au chocolat, de la pastèque avec une banane, des fraises et une tasse de café. Maintenant j’ai envie de vomir. Non, non, pas parce que j’ai trop mangé. Parce que je suis enceinte. Enceinte.»
 
La nourriture renvoie également au contexte économique et social :
 
« SÉTCHA : Soixante-quinze lire le kilo de steak. Je ne finirai par me faire frire les fesses, ça reviendra moins cher et je saurai ce que je mange.
Les temps sont durs ma fille,
tu t’étais trouvé un mari,
et voilà qu’il n’y a plus personne.
Va-t’en compter sur les hommes, leurs promesses,
ils ne les tiennent jamais !
Masse-toi les fesses, allez,
qu’elles soient bien tendres,
pour que tu aies quelque chose à proposer
le jour où enfin ton homme
se décidera à venir.»
 
La nourriture fonctionne surtout comme un ciment familial et la guerre est finalement le seul élément qui arrive à perturber le cours des repas, interrompant le dessert lors de la noce ou un repas quelques mois plus tard.
 
 Tatiana Auderset
 
 
 

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