22/01/2014

WAJDI MOUAWAD ET SOPHOCLE


© Jean-Louis Fernandez
 
"J’avais 23 ans lorsqu’un ami m’a conseillé de lire les Grecs. Ce qui m’a frappé chez Sophocle, c’est son obsession de montrer comment le tragique tombe sur celui qui, aveuglé par lui-même, ne voit pas sa démesure. Cela me poussait à m’interroger sur ce que je ne voyais pas de moi, sur ce que notre monde ne voit pas de lui, ce point aveugle qui pourrait, en se révélant, déchirer la trame de ma vie. Révélation du fou que je suis. Que serais-je devenu si j’étais resté au Liban ? Ma famille et moi étions partis avant le massacre de Sabra et Chatila en 1982, commis par des milices chrétiennes auxquelles j’avais rêvé d’appartenir dans mon enfance. Aurais-je été parmi eux ? On ne peut pas présumer de soi.

Cette idée, pour ne pas dire cette conviction, depuis, n’a cessé de creuser ses ramifications poétiques et spirituelles en moi, traversant chaque histoire que j’essaie de raconter. Or, c’est sur cette notion que sont fondées les tragédies de Sophocle, comme un écho de ce que son époque a retenu d’une période encore plus lointaine, qui était pour Sophocle et ses contemporains aussi éloignée que peut l’être pour nous le bas Moyen-âge, et qui s’interrogeait déjà sur la raison de la douleur, de la souffrance et de la violence. La connaissance de soi, non pas comme une invitation à la psychanalyse mais comme un rappel constant de ce qu’est notre « juste mesure ni plus ni moins », la communauté politique libérée du totalitarisme et l’expression collective de la douleur, la catharsis, devenant le noyau sur lequel se construira notre civilisation.

Dialoguer entre le théâtre d’aujourd’hui et celui de cette époque fondatrice étant une chose que je faisais de manière personnelle depuis mes vingt ans, j’ai éprouvé le désir d’élargir et poursuivre ce dialogue avec les équipes artistiques qui m’accompagnent ainsi qu’avec le public à travers les spectacles qui en découleraient. Par ailleurs, après avoir travaillé pendant quinze ans à la tétralogie Le Sang des promesses, Sophocle était l'auteur que j'avais envie de relire, en tant que metteur en scène. Sophocle, c’est un vertige. Un souffle puissant. Une matrice de la littérature occidentale. Et je souhaitais le monter dans son entièreté car j’aime les aventures fleuves - partir sans savoir quand on va revenir, comme l’île au trésor - qui charrient avec elles, marécages et beauté, paysages, eau pure et eaux sales, pollution et férocité, émotions et catharsis. Étant avant tout auteur, me considérant avant tout comme un auteur qui met en scène ses propres textes, j’aimais l’idée de me plonger à l’intérieur de son œuvre, la voir naître et se déployer à travers la vie d'un homme qui découvre lui-même les lignes de sa propre écriture : depuis Ajax écrit à 24 ans jusqu’à Œdipe à Colone à 82 ans. En montant les sept tragédies, on est en lien continuel avec la souffrance, où est à la fois question d’aveuglement et de révélation."
 
Wajdi Mouawad

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