25/03/2014

CABARET



Ce soir commencent les représentations de Cabaret, dans une mise en scène de Nalini Menamkat. La Comédie continue ainsi à explorer l'univers particulier d'Hanokh Levin. Cette fois, nous vous proposons de vous plonger dans l'écriture de cet auteur grâce au regard de Laurence Sendrowicz, traductrice:

Traduire Hanokh Levin, par Laurence Sendrowicz
J’ai vécu en Israël de 1975 à 1988. C’est au cours de cette période que j’ai découvert le théâtre de Hanokh Levin. Qui m’a éblouie.

Hanokh Levin a cherché toute sa vie à inventer une forme moderne de tragédie, sans dieu ni destin, qui peindrait l’homme en proie à ses propres limites et où résonneraient tous nos échecs et nos vains espoirs. Un théâtre capable de parler du monde d’aujourd’hui, à la manière d’aujourd’hui. Pour ce faire, il s’est emparé de sa langue, l’hébreu (moderne), une langue abrupte, aux sonorités gutturales, à la syntaxe floue et au rythme saccadé, qui fouette et agglutine, il s’en est saisi avec maestria et en a forgé des textes qui font mouche à chaque réplique, à chaque phrase, à chaque virgule, à chaque silence.

La traduction d’hébreu en français est toujours pour moi un exercice de domptage, tant les deux angues me semblent lointaines, voire antagonistes. Dans cette optique, la traduction de Hanokh Levin est carrément du corps à corps. Mais un corps à corps qui, parce qu’il n’est pas un mot à mot, ne laissera, je l’espère, personne sur le tapis. Au contraire, à la fin du combat, je ne souhaite qu’une chose : que Levin se dresse de toute sa stature, debout au milieu du ring, et atteigne un public qui, sans traduction, aurait été privé de son oeuvre. Et surtout, qu’il l’atteigne de la même manière qu’il atteignait son public, en hébreu, en Israël. Comme si je n’y étais pas. Comme s’il n’avait pas été traduit.

J’ai la chance d’avoir connu Hanokh Levin de son vivant, d’avoir eu le temps non seulement de lui poser les questions essentielles à mes premières traductions, d’avoir discuté avec lui de certains choix ou même de certains aménagements à faire pour une meilleure réception de telle ou telle scène mais surtout d’avoir pu mesurer la latitude qu’il était prêt à m’accorder. Ces échanges précieux me guident encore aujourd’hui tout au long de ma recherche pour trouver cette langue à effet immédiat qui lui est si particulière, coup de poing qui n’assomme jamais, qui frappe et qui aime, qui frappe parce qu’il aime.

Dans cette course d’obstacles que son immense talent me pose sans le faire exprès, c’est chaque fois un problème extrêmement concret qu’il me faut résoudre. Comment se tirer, pour ne citer qu’un exemple, de ce dialogue existentiel où le pancréas (lavlav en hébreu) permet, par sa construction à partir du radical L (lamed) et V (beth) de passer directement du trivial (nos entrailles) au sublime, le coeur (lev en hébreu) ? Que d’heures de recherches intestines qui ont bien failli aboutir au total déchirement de l’échec pour incompatibilité grammaticale ! Et puis, tout à coup, voilà que m’est apparue une possibilité qui me semble faire correctement écho aux mots de Levin. Et nos protagonistes, évoquant un individu qui s’est déchiré par le bas, peuvent eux aussi, en français, méditer sur la vie :

« - Le foie, pas la foi ! On parlait du foie ! De l’organe vital qui sert à neutraliser les toxines. Rien à voir avec la foi.
- Ah bon ? Pourquoi ce serait le même mot, si ça n’a rien à voir ?
- Ce n’est pas le même mot ! Le foie, c’est masculin et il y a un « e » au bout, tandis que la foi, c’est féminin, sans « e ». Logique, non ? C’est comme imbécile et une bécile. Ça n’a rien à voir.
- Une bécile ? C’est quoi, une bécile ? Ça n’existe pas, une bécile.
- Peu importe, c’était un exemple. »

Parce que si les mots appartiennent à une langue, la situation, chez Levin, est toujours universelle. Est-ce pour cela que plus je m’arrête sur tel ou tel mot, sur telle ou telle trouvaille, plus je sens que le véritable enjeu de ce qu’est une traduction de Levin m’échappe, aucune explication ou analyse qui ne me satisfasse pleinement. Oui, il faut bien accepter qu’il y ait, à un certain moment, alchimie. Non que ce travail soit arbitraire. Loin de là. Les choix sont justifiables, toujours justifiables justement, et c’est bien là le moment où l’on se rend compte que la remise en question sera permanente. Au début, bardée de mes certitudes, j’étais capable d’expliquer mes partis pris avec une grande conviction. Avec le temps, j’ai compris que, à l’opposé du texte que nous a laissé l’auteur et qui, lui, est immuable (scellé par la mort), toute traduction peut être discutée. Si bien qu’aujourd’hui, tout en m’efforçant d’accompagner le mieux que je peux les metteurs en scène qui montent du Levin, je les préviens à l’avance que tout ce que je dirai... n’engagera que moi.

Laurence Sendrowicz
01 février 2008


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