20/03/2014

JEAN-LOUIS BARRAULT - L’Avant-Scène/Théâtre, n° 313, 15 juin 1964


En général dans les pièces de théâtre, il y a quelque chose : une action qui arrive, passe et s’en va. Ici, dans Oh les Beaux Jours de Samuel Beckett, il y a quelqu’un ; une femme qui est là. Il semble même que les choses soient déjà passées ou disparues. De ce long fil de la vie, vie individuelle ou vie universelle, il semble qu’il n’en reste plus que quelques brasses : « Ça va bientôt sonner pour le sommeil.»
Une femme est là, enlisée jusqu’à la taille, au milieu d’un sol aride, une terre brûlée par le soleil. À l’instant où la représentation commence, le temps a fait son œuvre, la vie s’est écoulée. Il ne reste plus que quelques secondes.




En fait on n’a rien pu faire : « On ne peut rien faire. » On n’a pas pu dire grand chose : « Il y a si peu qu’on puisse dire.»

La terre va bientôt craquer. Il semble qu’elle a perdu son atmosphère. Le globe ? Peut-être en reste-t-il quelques restes ? Ce pourrait être bientôt le froid éternel, la glace éternelle. Et de tout cela il y a si peu dont on puisse parler. Cette femme est là, tenue à la taille de cette façon, n’ayant plus que d’elle à s’occuper, de quelques affaires renfermées dans son sac (toute sa vie !) et derrière elle, à peu près invisible, un homme qui fut et qui semble être encore tout ce qui reste de sa vie. Une ombre d’homme qui « attend », en se rôtissant les fesses au soleil, en détaillant à l’occasion une carte postale obscène, en rongeant son mouchoir quand il ne peut plus dormir.

Un dernier couple d’êtres humains s’est un moment fourvoyé par ici « main dans la main, chacun une sacoche ; puis se sont éloignés, flous, puis plus, plus rien. »

Nous sommes au terme de la Vie. Au terme de Tout.


Et pourtant cette femme qui est là, est gaie et reconnaissante. Elle remercie. Elle comprend tout. Sa nature est obstinément braquée vers l’optimisme. C’est une damnée de l’espérance : « Ça que je trouve si merveilleux ! » Tout à l’heure, ce n’est plus à la taille qu’elle sera enfoncée, c’est jusqu’au cou. Ne plus pouvoir bouger que les yeux.


Sa vie passée se déroulera dans sa tête : vie récente, vie ancienne. Et la joie restera en elle malgré quelques « bouillons de mélancolie ». « Ah oui ! de grandes bontés, de grandes bontés. » Mais pourquoi s’enlise-t-elle ainsi ? La jeunesse, dit-on, est le temps des illusions. Avec l’âge nous entrons dans la réalité des choses telles qu’elles sont ; une réalité fort triste, un petit monde décoloré qui va en se rétrécissant. L’enlisement progressif de cette femme est la traduction plastique, poétique et logique de ce resserrement constant. Au moment où « ça va sonner pour le sommeil », où « on devra fermer ses yeux et ne plus les ouvrir » il n’y a plus que la tête qui émerge. Et néanmoins il y aura eu « abondance de bontés » : «...Ah ! le beau jour encore que ça aura été. Après tout. Malgré tout. Jusqu’ici.»

C’est en côtoyant d’aussi près le néant et le désespoir que Beckett réussit cette espèce d’hymne à la vie, à l’amour, à la joie, à la reconnaissance, à la grâce. Peut-on dire grâce mystique ? « Oui, j’ai l’impression de plus en plus que si je n’était pas tenue, dit la femme, de cette façon, je m’en irais tout simplement flotter dans l’azur... simple hasard, je présume, heureux hasard. Oh ! oui, de grandes bontés, de grandes bontés.»

Il ne faut pourtant pas oublier dans tout cela la cocasserie, l’humour et même l’humour noir...

Quand même n’oublions pas que tout à l’heure, sur cette terre brûlée et sentant déjà la mort, une fourmi est passée, tenant la vie entre ses bras : des oeufs... « comme une petite balle blanche ». On aurait dit de la vie !...


Précisons que ces courtes réflexions n’engagent que nous. Une œuvre comme Oh les Beaux Jours est avant tout un objet vivant, créé par Samuel Beckett dans lequel il se garde bien d’enfouir tout « message ». Mais parce que cet objet est vivant, le personnage y a ses sensations, ses inquiétudes et ses espérances et le spectateur pourra y puiser les siennes, pessimistes et optimistes.

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