04/03/2014

L'INCREVABLE DÉSIR

Jour de première! Toutes l'équipe de la Comédie se prépare afin de vous accueillir durant 3 semaines avec le spectacle Oh les beaux jours! Nous continuons donc notre exploration de l'oeuvre de Beckett… 

© Carole Parodi


Certes il y a, dans Oh les beaux jours, quelque chose qui ressemble à la nostalgie d’un passé révolu, quelques « bouillons de mélancolie », des « revenants », comme les appelle Winnie : son premier bal, son premier baiser, le cadeau que lui fit Willie un jour au bord d’un lac, la petite Mildred et sa poupée de cire. Mais ces instants de remémoration mélancolique sont furtifs. Winnie vit au présent, dans la jouissance de l’instant et la promesse du jour à venir. Elle puise dans sa mémoire exactement comme elle puise dans son sac, de quoi colorer chaque moment de l’existence : une série d’objets qui sont autant d’objets de désir et de réconfort, brosse à dents, petite glace, loupe, bâton de rouge, ombrelle, boîte à musique, lime à ongles... Des objets familiers qui, entre ses doigts, se transforment en trésors potentiels. À ce titre, le sac de Winnie ressemble à un chapeau de prestidigitateur, il n’a pas de fond : « Saurais-je répondre si quelque bonne âme, venant à passer, me demandait, Winnie, ce grand sac noir, de quoi est-il rempli, saurais-je répondre de façon exhaustive ? (Un temps.) Non. (Un temps.) Les profondeurs surtout, qui sait quels trésors. »

Ces petits riens, le spectateur aussi s’y attache. Ils relancent son intérêt. C’est le cas, par exemple, du revolver que Winnie sort de son sac à l’acte I. Elle se souvient que Willie – de peur de mettre fin à ses jours – lui avait demandé de le lui enlever. Puis admet que la présence de l’arme est une « consolation », et décide de la placer à sa droite sur le mamelon : « Là, tu vas vivre là, à partir d’aujourd’hui. » Tout est en place pour que le spectateur ait le pressentiment d’un suicide. Surtout lorsque l’on connaît la fameuse règle de narration dite du « revolver de Tchekhov » : si un revolver apparaît dans une histoire, il doit se faire oublier, mais, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve[1]. Quelques pages plus loin, alors que Winnie est en train de ranger ses affaires, elle reprend le revolver, s’apprête à le ranger... A-t-elle déjà oublié qu’elle avait décidé de le garder hors de son sac ? Elle se tourne et le repose sur le mamelon. En quatre gestes, Beckett a relancé notre attention et nous a rappelé que sous ses airs de coquette, le personnage de Winnie est en oscillation constante entre la vie et la mort. 

Autre micro-événement qui n’a rien d’anecdotique : la fourmi qui passe, un œuf dans les pattes, sur l’herbe brûlée du mamelon. « On dirait de la vie ! », s’exclame Winnie. Dans ce monde déserté, une fourmi, surtout avec un œuf, n’a rien d’anodin : c’est une promesse, elle pourrait repeupler l’univers. Un peu comme la puce de Fin de partie, qui fait dire à Hamm : « Mais à partir de là l’humanité pourrait se reconstituer ! »

Il y a aussi l’ombrelle que Winnie tient au-dessus de sa tête pour se protéger du soleil. Cette ombrelle prend soudainement feu, Winnie la jette derrière le mamelon... On la retrouve intacte, bien à sa place sur le mamelon au début du deuxième acte. Quel est ce monde où les objets prennent feu, ce monde de l’éternel retour au même ?

Hinde Kaddour




[1] Tchekhov lui-même détournera cette règle. Par exemple dans la Cerisaie, à l’acte II, Epikhodov sort un revolver : « À proprement parler : faut-il que je vive ou que je me flanque un coup de revolver ? À tout hasard, j’ai toujours un revolver sur moi ; le voici. (Il sort un revolver.) » Mais Epikhodov ne s’en servira jamais.

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