28/04/2014

DÉSIR SOUS LES ORMES

© André Muller

Dès demain vous pourrez assister au dernier spectacle de la saison avant le festival Commedia: Désir sous les ormes dans une mise en scène de Guy Pierre Couleau. Le metteur en scène nous livre ici ses intentions de travail:

NOTES D’INTENTION

« Désir sous les ormes » : un théâtre essentiellement humain
Je voulais mettre en scène cette pièce depuis plusieurs années, six ou sept ans à peu près. Entre temps, je me suis tourné vers Camus, Sartre et il y a peu, Brecht. Ces trois auteurs ont écrit dans les mêmes années, 1947, 1948, un théâtre de l’engagement que je souhaitais explorer pour penser notre époque et les grandes questions qui se posent à nous : l’engagement, la révolte, l’amour, la puissance dévastatrice de l’argent sur les rapports entres les personnes ....

Pour moi, O’Neill est un grand auteur assez méconnu du public francophone et son théâtre essentiellement humain est encore à découvrir. J’ai découvert son écriture en travaillant depuis plusieurs années l’auteur irlandais John Millington Synge et les liens qui unissent O’Neill et Synge me sont apparus flagrants, grâce aux éclaircissements de Françoise Morvan, qui a traduit les deux auteurs. Après Brecht et sa comédie « Maître Puntila et son valet Matti», il me fallait aborder ce registre plus intimiste, plus tragique aussi que propose O’Neill. C’est sans doute une question de rencontre entre un moment de mon parcours et une nécessité très personnelle de réfléchir à certaines questions de vie, qui fait que je me sens tourné maintenant vers « Désir sous les ormes ».

Un récitatif grandiose
Françoise Morvan, qui a traduit la pièce, la compare à un « récitatif grandiose », et elle dit bien avec cette notion de « récitatif », ce que la pièce recèle de mystère et de puissance mélangés. Elle induit aussi en disant cela, ce que nous devons chercher pour la représentation de la pièce, à savoir une autre façon d’adresser le poème à l’auditoire, comme en une oeuvre qui serait rimée, par exemple. Car sous la langue archaïque, fautive et brutale dans laquelle s’expriment les personnages, il y a toute la beauté d’une scansion secrète, différente et poétique. C’est cette part de secret d’une langue à l’intérieur d’une autre langue qu’il convient de découvrir puis de restituer sur scène. Mais Françoise parle aussi de « grandiose » et donc d’une dimension de l’écriture qui nous dépasse ou bien qui sublime un quotidien, un réalisme.
Et ce dépassement du réel, cette aspiration vers quelque chose de plus grand, ce lien avec le divin qui est présent partout dans la pièce, nous conduit à envisager l’oeuvre d’O’Neill comme autre chose qu’une pièce « normale » : dans leur incandescence, les mots qu’il fait dire à ses personnages sont autant de transfigurations, de sublimations de nos existences éphémères. O’Neill écrit avant tout la vie de chacun de nous, le temps que nous passons sur cette terre, et ceci n’existe à ce point de clarté que dans peu d’oeuvres théâtrales.

Une vision prophétique
« Désir sous les ormes » est avant tout une véritable tragédie, avec tout ce que cela suppose de référence aux tragiques grecs : le destin, les mythes fondateurs qui régissent les rapports humains sont présents partout dans cette pièce mais assez fréquemment dans l’oeuvre entier d’O’Neill. Son théâtre repose donc sur une volonté de retrouver nos origines sociales et dramatiques, et dans cette pièce sur l’espoir de faire changer le cours des choses pour son époque et ses contemporains. Je vois dans « Désir sous les ormes » la tentative inouïe de la part de l’auteur, d’alerter les consciences de ses contemporains sur la faillite d’un système de civilisation. Pour O’Neill, les Etats-Unis offrent l’exemple parfait de l’échec des humains face à leur volonté de dominer la nature, devant la destruction de la beauté du monde par la main de l’homme. Il dira en 1946 à quel point il pensait que tout aurait été possible autrement dans son pays si les hommes avaient agi avec respect envers ce qui leur était offert lorsqu’ils ont découvert ce nouveau monde. O’Neill propose donc avec sa pièce une vision prophétique des désastres écologiques, humains et politiques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés : « Désir sous les ormes » est une réflexion nourrie sur le combat entre culture et nature. Une réponse importante est contenue dans le titre : la nature, que symbolisent ces ormes gigantesques, cette nature indomptable protège nos désirs et permet de donner vie à un futur de notre humanité, pour peu que l’homme accepte de se livrer à la nature qui est en lui, pour peu que chacun d’entre nous ait le courage d’accepter qu’il appartient avant tout à l’ordre naturel des choses.

J’imagine que nous avons besoin pour aujourd’hui d’inventer notre dramaturgie, nos réponses à cette crise mondiale, à cette angoisse et cette inquiétude qui traverse les regards de beaucoup de nos concitoyens. Nous avons grand besoin de créer notre théâtre contemporain, nos formes théâtrales actuelles, pour tenter de tracer un chemin vers demain. Et parfois, cela passe par la nécessité de relire nos classiques, de redécouvrir des oeuvres oubliées, qui ont la possibilité de nous tendre un miroir vivant sur notre temps. Avec « Désir sous les ormes », cette pièce peu connue du grand public, il me semble possible de conjuguer deux nécessités : retrouver nos origines humaines par le travail théâtral et tenter de définir le chemin qui va être le nôtre demain.


Guy Pierre Couleau
Mai 2013

 

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