02/04/2014

GAZA - GENEVE

En novembre dernier, nous avons publié un billet sur un atelier de théâtre donné par Hervé Loichemol dans une université de Gaza. Ce projet continue aujourd'hui et se développe à travers différentes activités. Nous avons pensé vous partager cette aventure en ouvrant une nouvelle rubrique dans le blog: CHRONIQUE DE GAZA et en publiant chaque mercredi un billet en lien avec ce projet.

Voici une petite chronologie de sa genèse:

En 2013, l'associationEcritures du Monde a été sollicitée par le département de français de l'Université de Bethléem pour lancer un concours d'écriture dramatique autour du thème Femme/Homme qui serait ouvert à l'ensemble des étudiants des départements de français des universités palestiniennes.
Pour ce projet, Ecritures du Monde a sollicité Hervé Loichemol, metteur en scène et directeur de la Comédie de Genève. Une première série d’ateliers d’écriture animés par Mohamed Kacimi, auteur, et de jeu animés par Hervé Loichemol,  ont eu lieu, à titre exploratoire, en novembre 2013. La qualité des rencontres a conduit les différents partenaires à donner un prolongement à ce projet en organisant, en Palestine, une nouvelle série d’ateliers en mars-avril 2014 puis, en mai 2014, à Genève, la venue d’étudiants palestiniens à Commedia

Mais qu'est-ce donc que Commedia?! Une surprise que vous prépare la Comédie en partenariat avec les Activités culturelles de l'université de Genève. Nous en reparlerons très bientôt sur ce blog!

Mais continuons ici avec notre atelier à Gaza. Les rencontres avec les étudiants ont inspiré l'auteur Mohamed Kacimi qui nous partage ces impressions et son vécu à travers une série de chroniques. Nous vous en partageons aujourd'hui la première:

*******************************************************************************************************************************

DU THÉÂTRE À GAZA !
L'histoire commence le 8 mars au terminal 2E de l'Aéroport Charles de Gaulle. Je dois prendre le vol AF 1320 sur Tel Aviv et qui part à 23h 15, arrivée 4h45. 
Avant l'enregistrement on doit passer un premier contrôle de sécurité. C'est une petite guérite en bois de deux mètres environ surmontée d'un écriteau " Tel Aviv Sécuritas". Derrière se tient un agent de sécurité, d'origine indienne, petit, habillé d'un costume bleu qui a vécu. On le croirait débarqué tout droit de l'un de ces restaurants français qui hantent l'avenue des Anges à Pondichéry. 
Très affable, il feuillette, que dis-je ausculte, mon passeport et me demande avec un grand sourire: 
- Mohamed, Mohamed, Mohamed, c'est musulman ça ? 
Voyant un coup venir, je botte en touche
- Pas toujours!
Il y a bien des Moshé mécréants. 
Nullement convaincu par ma réponse, il repart à l'attaque:
- Et vous avez de la famille en Israël? 
Ce à quoi je réponds en bon humaniste:
- J'ai de la famille partout. 
Le Pondichérien présumé me fait un grand sourire et colle un stick rouge rectangulaire avec une inscription en hébreu sur mon passeport avant de me souhaiter un bon voyage. 
Au comptoir d'Air France je remarque que la plupart des gens ont des sticks jaunes alors je pose naïvement la question au chef d'escale de la compagnie: 
- Mais que signifie ce très joli calicot qui ornait mon passeport?
Mon interlocuteur, très courtois, me répond très courtoisement:
- Monsieur, cela signifie juste que vous avec été sélectionné de la manière la plus aléatoire pour que vos bagages soient fouillés et scannées intégralement avant leur introduction dans les soutes. 
Là, j'ai poussé un soupir de soulagement. Je me suis dit que ces pauvres agents des services israéliens qui m'avaient repéré de la manière la plus aléatoire du monde, allaient sûrement tomber et de la façon la plus sûre sur l'intégrale de Hanokh Lévin que j'avais emportée dans mes bagages. 
L'avion s'est posé à l'heure. J'ai emprunté l'immense corridor en pierre de Jérusalem qui mène vers les contrôles de police. Sur le chemin, je prépare à chaque fois toutes les réponses à toutes les questions possibles. 
Je m'arrête quelques minutes devant la guérite Foreing passeport. Une jeune fille me demande le nom de mon père et de mon grand père. Surgit alors un agent du Shin Beth qui me demande de le suivre. Je lui dis que je connais le chemin de la salle d'attente. C'est une pièce tout en longueur avec un distributeur de Pepsi et un écran plat qui diffuse depuis la sortie d'Egypte, un match de foot entre le Barca et le Réal. On y trouve de tout, des religieuses, des altermondialistes, des clowns, des arabes de 48, des jeunes qui ont oublié de prendre une douche et des curés en soutane. 
Après une demi-heure d'attente, je suis introduit dans l'un des bureaux des services. Trois agents m'interpellent en même temps:
- Mohamed!
- Yes.
Malgré l'heure indue j'ai préparé toutes les réponses ainsi que les noms prénoms et numéros de téléphone de mes amis. Depuis que j'ai eu droit un soir de 2007 à cette question "de quelle couleur était la moquette de l'hôtel Ibis où vous avez passé la nuit", je suis devenu incollable en hébreu. Le plus jeune agent, habillé en chemise blanche, pantalon noir, crâne rasé, oreillette, me demande de m'asseoir et me dit :
- Dites-moi quels sont tous les pays que vous avez visités.
- Depuis quand ? 
- Depuis dix ans !
Je m'apprête à me lancer dans une très longue énumération:
- J'ai visité l'Angleterre, l'Allemagne, les Etats Unis...
Les agents se réveillent:
- Vous avez été aux Etats Unis ? 
- Tout à fait.
- Welcome, ils me tendent mon passeport avec un visa bleu et je me retrouve dans la salle d'accueil à 6 heures du matin. Seul. Seul, car le chauffeur de taxi qui devait m'accueillir a oublié de mettre son réveil. 
Vers 8 heures, je trouve un autre chauffeur pour me déposer au poste d'Erez, le seul point de passage qui subsiste entre la bande de Gaza et Israël. 
Il fait chaud. Il fait beau. Nous sommes un dimanche, premier jour de la semaine en Israël. Les routes sont bondées. Nous filons vers le Sud, dépassons Ashkelon et au bout d'une heure nous arrivons au poste frontière Erez. Des remparts, des miradors, un terrain labouré par les chenilles des blindés. Des caméras partout. L'enfer de Dante c'est Boule et Bill à côté de ce paysage de la désolation. 
Pour franchir ce poste, je dois montrer mon numéro d'inscription auprès de l'armée qui a reçu ma demande au mois de mai 2013. 
Je passe le premier contrôle, derrière des vitres blindées des soldats examinent mon document. Ils me demandent d'attendre sur un banc face à une porte blindée. Au bout d'un moment d'attente, un voyant vert s'allume. Une voix hurle dans le haut parleur " Go". Je cours. Je débouche sur une grande esplanade goudronnée. Je suis seul. Des soldats des troupes d'élite, les Golan, arpentent l'esplanade avec le doigt sur les gâchettes de leurs fusils d'assaut. Au bout de l'esplanade il y a une sorte de terminal d'aéroport, en béton avec une structure métallique peinte en bleu. Le terminal est vide depuis des mois, depuis des années personne n'entre ni ne sort de la bande, derrière les barbelés et les murs, vivent 1'500'000 personnes qui ne peuvent pas sortir de ce territoire grand comme un mouchoir de poche. Depuis la chute des frères musulmans, l'Egypte a fermé le seul point de passage qui est celui de Rafah. Même la mer est interdite aux Gazaouis qui ne peuvent pas aller au delà de 4'000 mètres vers le large sinon ils se font saisir leurs embarcations. 
Dans le terminal vaste comme la grande hall de la Villette il règne un grand silence. Seul un guichet est allumé. Devant moi un chirurgien français traumatologue se fait salement cuisiner par les soldats. 
Arrive mon tour, la porte en acier s'ouvre. Je me retrouve face à trois jeunes filles qui disent, selon la formule de l'inénarrable Régis Debray, toute la beauté d'Israël. Une sépharade, une slave et une falasha. La slave me demande ce que je fais faire Gaza.
Je crie dans le micro:
- Je vais faire des ateliers d'écriture
Elles se regardent étonnées, ébahies; la slave hurle à son tour:
- Des ateliers de quoi? 
Je crie :
- Des ateliers de théâtre!
La falasha n'en revient pas.
- Writing workshops in Gaza ? 
- Yes, yes, I am a writer.
Les filles reprennent:
- Who is invite you in Gaza? 
- French Institute ! 
Les filles s’esclaffent: 
- They are really crazy those frenchies !
Elles appuient sur le bouton. La porte en acier s’ouvre, le voyant vert s’allume, le haut-parleur hurle «  Go ». Je cours. Je suis à Gaza. Et à partir de là ce n'est plus du théâtre. 

Mohamed Kacimi
i. Gaza 10 mars 2014

Aucun commentaire: