09/04/2014

LES DRONES DE GAZA

Aujourd'hui nous continuons à suivre le projet d'atelier théâtre donné à Gaza à travers  Mohamed Kacimi. Dès vendredi, ce sera au tour d'Hervé Loichemol de nous faire part de son aventure, nous alternerons donc le regard et l'écriture entre les mercredis et les vendredis.


Il fait froid à Gaza. La mer semble très loin mais le vent est là. La nuit tombe le jour. Vers dix-sept heures les rues se vident d'un coup. Le ciel est gris et rouge. Les murs sont recouverts de graffitis, qui vantent les martyrs ou les bananes d'un marchand de fruit. Les taxis jaunes quittent un à un la place Tahrir. Des drapeaux verts flottent sur des carcasses bombardées on ne sait depuis quelle guerre. L'essence manque ainsi que le fuel. L'électricité va et vient par intermittence. On ne sait selon quelle règle et quel calcul. Les plus fortunés font fonctionner les générateurs les autres restent dans le noir. Depuis la fermeture des tunnels avec l'Egypte il n' y a plus une seule bougie sur le marché. Puis le silence se fait sur la ville, les enseignes sont éteintes, le noir est complet et soudain le ciel de Gaza se met à bourdonner. C'est l'heure des drones, de l'embouteillage des drones; les rues de la ville sont désertes mais son ciel est saturé par des milliers de ces appareils qui 24 heures sur 24, surveillent, écoutent, auscultent, suivent les gens, interceptent leurs SMS, leurs coups de fils, les prennent en filature, flairent leurs traces, reniflent leurs amours. Depuis 10 ans, le bourdonnement fait partie de la vie à Gaza. À cause de leur bruit permanent, "zzzzzzz zzzzzzz zzzzzzz". Ils ont été baptisés « Zananana » par les Gazaouis. 

Quand un drone survole un quartier, il perturbe les fréquences des télévisions et coupe le signal du satellite Nil Sat qui diffuse la plupart des chaînes arabes. Au delà de ces perturbations presque dérisoires, le drone remplit une fonction hautement symbolique il dit à chaque individu qu'il n'a pas d'intimité, qu'il est scruté du ciel et que même le battement de son pouls est enregistré depuis les stratocumulus qui couvrent le ciel de Gaza. « Je peux voir si le moteur de votre voiture est allumé et si vous fumez une cigarette », a déclaré au Washington Post le lieutenant-colonel R, commandant de l'escadron de drone qui vole au-dessus de Gaza. Ces appareils partent des hangars de l'aéroport Ben Gourion. On y trouve de toutes les formes et de toutes les tailles, cela va du TP Héron qui a la taille d'un Boeing 737 de au 650 Bird-Eye, qui entre le sac à dos d'un soldat et peut être piloté à partir d'un ordinateur portable ou smartphone.

Certains restent en suspension pendant aussi longtemps que 40 heures, à des altitudes aussi élevées que 40 000 pieds, tandis que d'autres sont attachés à la terre, branchés sur une prise électrique pour planer sans cesse au-dessus de toute zone qu’Israël veut ausculter.

Mais le drone est aussi une machine à tuer. Il peut indiquer une laser une cible aux F16 comme il peut lâcher du ciel un missile sur une voiture, une moto en pleine course ou un suspect qui prend sa douche. C'est l'instrument d'un ordre céleste qui domine et qui rabaisse le palestinien en même temps qu'il incarne une sorte de châtiment divin qui tombe du ciel. Au moindre écart, à la moindre mauvaise pensée, le ciel de Gaza se déchire et une foudre en jailli qui réduit en poussière le coupable. Depuis que les parents pour rassurer les enfants leur ont raconté que les missiles qui tombent du ciel sont des feux artifices, les enfants scrutent le ciel de Gaza pour applaudir les belles gerbes. Comme au temps d'Abel comme au Temps de Cain, sauf que cette fois ci dans la tombe de Gaza ce n'est pas un oeil qui regarde mais des milliers.

Mohamed Kacimi
Gaza 13 mars 2014 

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