05/05/2014

DESIR SOUS LES ORMES PAR LOUISE

Sous les ormes, c'est à dire sous la brute réalité et son apparence, naîtra bien « quelque chose de pas chrétien » (Ephraïm), le désir, force soudaine et incontrôlée, qui poussera un fils, sa belle-mère et son père à bout. Dès le début, il s'agit de deux forces auxquelles les personnages sont en proie: elles sont présentes simultanément dans la pièce d'O'Neill. Déjà, le réalisme concrétisé par le décor clos et aride, dans lequel baignent ces personnages enfermés dans leur ferme. Et sous la dureté de leur travail et le soleil brûlant, un flux sous-jacent d'aspiration à un ailleurs qui dépasse leur condition sans issue apparente, la Californie pour certains, peut-être la religion pour d'autres. Désir sous les ormes évoque d'emblée ce double mouvement, à la fois ascensionnel et destiné à rester à l'ombre, élans masqués et frustrés par le cadre qu'impose leur vie à laquelle seul le travail donne un sens. 

 © André Muller
La premier tableau de cet univers que nous offre Guy-Pierre Couleau a déjà le mérite de suggérer ce tiraillement : entre des murs de pierre, une table et deux hommes dans la pièce, immobiles. Une femme, assise, se lève et se met à danser en silence, mouvements amples et libres, comme un souffle sur cette ambiance pesante, forme de liberté dans la pierre omniprésente qui cloître ces trois figures. On sent déjà la tension entre prosaïsme et poésie qui se retrouve dans la langue d'O'Neill : argotique et spontanée, les paroles des personnages sont magnifiées par la dimension poétique qu'emprunte cette langue une fois incarnée : elle devient un élan de l'intériorité ardente de ces individualités esseulées. Et quelle incarnation : on dirait que cette langue puissante habite le corps des acteurs qui ont appris à la dompter et à la déverser avec une justesse impressionnante. La conversation est dépassée par cette intensité langagière nouvelle, et dans ce cadre intimiste résonne l'adresse à l'autre, le vrai don théâtral au public au travers ces corps animés. La femme, Abbie, qu'on aurait pu imaginer plus dérangeante et intrusive, amène une fragilité différente et plus assumée et traite les contradictions de son personnage avec plus de délicatesse. Sa langue et son ton sont plus simples et doux, bel alliage avec l'assemblage masculin auquel elle a affaire. Son mari, Ephraïm, oscille entre la dérision subtile de son propre personnage et la forte sincérité de sa souffrance passée. Quant au jeune Eben, qui évolue de l'adolescent révolté à l'amant passionné, s'adonne complètement à sa constante lutte intérieure et s'agite dans le décor de pierre en lançant son texte de manière percutante sans l'étouffer par sa hargne.

Enfin, il y a ce que le texte nous dit de ces différentes individualités, et il y a le travail de fond qu'y amène Guy-Pierre Couleau. C'est par le face à face que le metteur en scène choisit de suggérer leur sous-texte : par moments, leurs visages sont alors projetés en grand sur une partie du décor, en noir et blanc, et leur regard grave et parfois emprunt de mélancolie se dévoile en laissant entrevoir leurs fragilités. Belle idée de Couleau que de laisser le fond remonter au regard par ces tableaux, d'aller ainsi au-delà des mots et du texte.

On retient donc le travail fin du metteur en scène sur le traitement du non-dit : si la pièce fait naître les passions dans un milieu réaliste et dur à l'ombre des ormes, le mérite de la représentation tient surtout au travail poétique par lequel émerge ce qui est sous-jacent pour les personnages et dans leurs rapports. Cette force sous-jacente, même Ephraïm ne parvient pas à la saisir quand il affirme simplement qu'il sent que « quelque chose vit là », parmi la pierre. Ainsi, la danseuse, qui peut symboliser la présence de la mère d'Eben dans ce foyer, libère par ses mouvements ce que les personnages tentent d'étouffer. La chanson de rock mélancolique qu'un comédien interprète à la guitare électrique fait résonner le tragique du réel. Les regards des personnages suggèrent une profondeur. Alors c'est le fond qui remonte à la surface par la forme théâtrale et toute la poésie que celle-ci rend possible.

Merci à Guy-Pierre Couleau pour cette direction d'acteurs talentueux et ce moment de théâtre d'une intense finesse poétique.

Louise Décaillet









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