07/05/2014

EREZ, L'ENFER ET LES MIMOSAS

Pour sortir de Gaza c'est toute une histoire. 

Il faut d'abord longer le boulevard de la mer. À droite, des bidonvilles construits en toile et en bâche car il n’y a ni bois ni fer dans le pays avec la pénurie du fuel. On fait feu de tout bois, comme on dit. À gauche et face à la mer, jaillie des vagues, une mosquée rutilante, blanche et propre comme un mille-feuille de Gérard Mulot, don de l'Emir du Qatar au valeureux peuple palestinien. Un endroit où se prosterner dans le luxe au moins. Telle peut être la devise de l'islam wahhabite : on peut vivre dans la merde mais il faut se prosterner sur du marbre, au moins. 

Plus loin et toujours en longeant la mer, on passe devant la cité du retour, un HLM construit juste après les accords d'Oslo et qui est devenue un bidonville. Non loin de là, une carcasse, un immeuble de trois étages qui a reçu une bombe à implosion, devenu pareil à une feuille de papier froissée. On s'arrête au premier poste frontière, tenu par le Hamas, mais comme le mouvement n'est reconnu par aucune instance internationale, il se contente d'inscrire sur un registre le nom des sortants. Quelques mètres plus loin des blocs de bétons avec le drapeau palestinien, un café maure et un petit guichet, c'est le poste frontière de l'autorité palestinienne. C'est le seul qui reste dans la bande et qui sert d'interface entre Israël et le Hamas. 
 
Le fonctionnaire inscrit mon nom sur un registre et me prie de lire la grande affiche avec les consignes de voyage :
"Autorité Palestinienne
À la demande des autorités israéliennes nous portons à la connaissance des voyageurs qu'il est formellement interdit de sortir avec :
- Des équipements électriques ou électroniques
- Du tabac et du miel
- Toutes sortes de nourriture et de boissons
(Viandes, poissons, piment rouge fort, thym et toutes sortes d'épices).
À partir de là commence le voyage vers Erez.

On emprunte un très long couloir d'un kilomètre environ, il est large de deux mètres, de part et d'autres, il y a de la grille en acier, et le toit est en zinc. Avant l'arrivée du Hamas, chaque jour 30’000 mille personnes empruntaient ce couloir. Au fond, on voit le mur qui ceinture toute la bande de gaza et les miradors. Dans le ciel flotte un immense ballon blanc truffé de micros et de caméras. À la fin du parcours on arrive devant deux portes en fer, banales, pareilles à des portes d'appartement. L'une s'ouvre automatiquement et je me retrouve dans une grande salle d'une surface environ de cent mètres carré et un plafond haut de cinq mètres. À l'angle droit, il y a trois chaises en plastique orange, sur l'une d'elles un rouleau de sopalin. Au milieu de la salle, il y a trois tables en bois, dépareillées, très abimées. Elles sont surmontées d'une caméra. Une voix hurle " Mettez les bagages sur la table et ouvrez-les". La caméra tourne. Une minute passe. La porte d'en face s'ouvre. Je me retrouve dans un couloir, vide, large de quatre mètres, le sol est en ciment et sur les murs il n'y a aucune inscription. Au bout du couloir, il y a trois tourniquets qui font trois mètres de hauteur et dont les barres sont très rapprochées et massives. Je débouche sur un grand corridor, avec à gauche un alignement de portes en acier bleues, c'est la première fois où l'on utilise de la couleur; il y a sept portes, chacune porte un numéro, dessus il y a marqué Exit, avec un voyant rouge et un voyant vert. Tous les voyants sont rouges. Il faut attendre. Là, j'ai pensé à cette scène du "premier homme "de Primo Lévi quand après son voyage dans le convoi il arrive avec ses camarades dans une grande salle vide, ils meurent de soif, dans la salle il y a un robinet avec marqué dessus, "eau non potable". Lévi disait que c'était ça l'image de l'enfer et justement à Erez, sans faire de comparaison fallacieuse, c'est l'enfer toutes ces portes fermées avec marqué dessus Exit. Enfin, la porte 7 s'ouvre. Je me retrouve dans une salle où règne un bruit épouvantable, d'ancienne usine. Elle est équipée de tapis roulants avec des cylindres métalliques. Par terre sont disposés de grands bacs en plastique blancs, sales, avec des numéros peints en noir. Chaque bac profond de vingt centimètres, fait à peu près un mètre sur un mètre. Une voix dans le haut parleur hurle : « Mettez toutes vos affaires dans le bac, ouvrez toutes les affaires, sac, valises, ne laissez rien sur vous et placez le bac sur le tapis roulant". Je m'exécute. Une autre porte s'ouvre je me retrouve dans une autre pièce, avec au milieu une sorte de capsule, ou de cabine de douche, en verre transparent, Un écriteau précise ce qu'il convient de faire, rentrer dans la capsule, mettre les pieds exactement sur les deux empreintes jaunes tracées sur le sol; lever les mains en l'air et attendre. Je fixe la caméra dont les diodes rouges scintillent. Le panneau pivote autour de mon corps et me scanne. Je sors, une voix hurle " retournez dans le scan, assurez vous n'avoir rien oublié". Je lève les yeux, dans cet immense hangar, au plafond traversé de tuyaux gris et de turbines de ventilation, il y a au troisième étage, des baies vitrées, une haie d'ordinateur derrière lesquels se trouvent une armée d'agents de sécurité et qui scrutent le mouvement de chacun sur les écrans. Je fouille mes poches, trouve un euro, je le pose par terre, je rentre de nouveau dans la cabine mets les pieds sur les empreintes jaunes et me fait de nouveau scanner. Je sors, la porte reste bloquée. Le haut parleur hurle de nouveau " vous avez encore quelque chose dans les poches". Je fouille ma poche arrière, je trouve un reçu de retrait de carte bleue, je m'apprête à le jeter, l'ordre vient encore du troisième étage" Gardez le papier en main, rentrer dans la cabine, levez bien les bras". La porte du Sas s'ouvre enfin, j'accède à une autre salle où le même tapis roulant avec le même vacarme rejette parcimonieusement les bacs blancs. J'ai attendu trente minutes et je n'ai pas vu mes bagages arriver. Un palestinien m'informe qu'il existe une salle réservée aux bagages suspects et que je devrais y jeter un oeil. Je franchis un rideau de lanière en plastiques, en effet, mes bagages étaient disposés sur une table, la valise ouverte est déchirée. L'ordinateur est allumé, écran relevé avec ma page courrier ouverte. Une autre partie de mes affaires est par terre dans un bac, explosée! La vitrine de l'iPhone, allumé aussi est brisée. 
Pourquoi ? Comme ça. Ce qui est terrible dans ce lieu c'est bien sûr l'absence des hommes. Si au moins, il y avait un soldat, une soldate, qu'on ne pourra bien sûr pas frapper, mais à qui on peut au moins jeter un regard de désapprobation. Non, il y a juste ce boucan de tapis et ces caméras rondes et noires qui me suivent comme des chiens. Je ramasse mes affaires, j'accède à un autre hall, là aussi il y a douze guichets, mais seul un est ouvert. Il faut pousser une porte, on se retrouve dans un box, fermé de l'autre côté. Derrière une vitre blindée se tient une policière, elle ne me regarde pas, je glisse mon passeport par la lucarne et je me rends compte alors que j'ai oublié mon ordinateur dans la salle des bagages suspects. Sans lever les yeux, elle débloque la porte, je cours récupérer mon ordi. La policière a mis mon passeport de côté. En principe, le poste d'Erez a mon autorisation depuis mai 2013, avec toute ma filiation, mes numéros de portable et mon mail ainsi qu'un matricule d'accès. Mais bon. La policière fait semblant de regarder l'écran. Les minutes passent, j'attends qu'elle me pose une question, qu'elle m'interroge sur ce que j'ai fait, non. Elle regarde. Pour ne pas paniquer dans cette souricière, je me mets à faire l'inventaire de ce qui se trouve devant elle, une agrafeuse, un téléphone avec des touches vertes, un tube de Nivea pour les mains, un rouge à lèvre. Elle est brune, elle a des yeux bleus, elle doit faire un mètre soixante cinq, un poitrine 95 C, elle a de légère tâches de rousseur. Elle porte un tee-shirt bleu avec une inscription en blanc sur le sein gauche. Elle ne dit toujours rien. J'ai envie de la supplier « Mademoiselle, dites moi au moins quelque chose, je peux vous répondre, je peux même inventer des réponses. Mais cela fait plus de vingt minutes que je suis là coincé dans ce box d'un mètre sur un mètre et je vous jure que je n'ai rien fait ». A ce moment, je me suis souvenu que l'inénarrable Régis Debray affirme dans son désopilant Voyage en terre sainte que si tous les policiers arabes sentent le tabac froid toutes les soldates de Tsahal sont blondes aux yeux bileux et se parfument au Chanel numéro 5. J'ai collé mon nez contre la vitre. La policière, le regard toujours aussi vide n'a même pas réagi. Et je n'ai rien senti. Je suis entré dans le box à 10h 11, à 10 h 46, elle prend une feuille jaune, décidément, écrit dessus mon nom et mon numéro de passeport qu'elle me rend sans dire un mot. Je suis libre! 

Je cours, je jette un dernier coup d'œil à cette usine du silence et de la frayeur. Il fait très beau. Les mimosas sont en fleurs. Les barbelés scintillent. Le ballon blanc danse dans un ciel bleu et écoute ce que Gaza raconte sur la pluie et le beau temps. 

Mon chauffeur de taxi est de Jérusalem Est. Il me demande de cacher le visa d'Erez sinon on se fera démonter la voiture au premier contrôle. En effet, on se fait arrêter deux fois. Une fouille normale. J'arrive à Ben Gourions à midi. Avant d'enregistrer on passe par la sécurité qui comme je l'avais raconté à mon départ vous assigne un stick en fonction de votre origine et votre dangerosité. Je regarde les immenses scan qui se trouvent au milieu de salles d'embarquement A, B, C. J’a subi tellement de fouilles ici. Je regarde les écrans des ordis qui sont utilisés pour scanner les affaires des suspects. Là, non seulement on vous déshabille mais on peut même vous donner votre taux de glycémie, de cholestérol, et triglycérides ainsi que votre tension artérielle. Quand arrive mon tour d'être interrogé, je ressens un grand coup de fatigue. Je me dis c'est la dernière fois où je mets les pieds dans ce pays de fous. La jeune fille chargée de la sécurité doit avoir 25 ans. Elle a une chemise blanche et un pantalon noir, des cheveux blonds et des yeux verts et elle semble sortir tout droit du récit de Régis Debray :

- Vous allez à Paris
- Oui
- C'est très beau
Et elle sourit, putain, mais non seulement, elle parle en français mais en plus elle sourit.
- Vous étiez où ces deux semaines ?
Comme je sentais qu'une idylle était en train de se nouer, je n'ai pas voulu casser le rêve et j'ai dit :
- A Jérusalem
- Où ça à Jérusalem?
- A L'Américain Colony
Quand on ment, autant mentir sérieusement. Là, c'est un beau mensonge. Voilà, j'ai le droit de dire que j'ai passé deux semaines dans le plus beau palace du Moyen Orient à guetter le fantôme de Kessel que j'adore.
- Elle sourit une deuxième fois et, miracle, colle un stick jaune sur mon passeport !!!
C'est à dire que mes bagages à moi, Mohamed Kacimi-El Hassani, ne passeront pas par le scanner Vision de l'aéroport Ben Gourion! Et que je ne serai arrêté par la police. 

Voilà le miracle de mon séjour, je suis parti de Roissy il y a deux semaines, avec un stick rouge de" musulman dangereux "et après deux semaines passées à Gaza je repars avec un stick jaune de citoyen juif respectable et respectueux. Que du bonheur !
C'est ça la Terre Sainte. Ce soir je reprends un billet pour Jérusalem

Mohamed Kacimi, Paris le 21 mars 2014

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