27/10/2014

ENTRETIEN AVEC GENEVIÈVE PASQUIER ET NICOLAS ROSSIER

L’Illusion comique est une pièce « extravagante », disait Corneille. C’est aussi votre sentiment ?
Ce qui nous a séduit dans cette pièce, c’est qu’elle permet une grande liberté. Elle est extravagante d’abord par la façon dont elle est construite. C’est la dernière pièce baroque de Corneille, elle allie en cinq actes tous les styles théâtraux : tragédie, pastorale, farce, drame et tragi-comédie. On a la sensation que Corneille s’est permis là une dernière fantaisie avant de rentrer dans le schéma classique – il n’écrira pratiquement plus que des tragédies. C’était en quelque sorte un pied de nez au classicisme naissant. Le passage d’un style à l’autre est toujours au théâtre d’un ludisme irrésistible. C’est quelque chose qui nous a toujours beaucoup attirés. Avec L’Illusion comique, on peut dire qu’on est servis...
Cette pièce est extravagante aussi par son intrigue, tout à fait surprenante pour une œuvre du xviie siècle. L’histoire est absolument folle, là encore d’une liberté totale. On va côtoyer des spectres, des magiciens, des sortilèges, mais aussi des idées visionnaires : le système des images projetées, par exemple, dont la fin du xixe siècle verra la matérialisation technique avec le cinéma. Corneille qualifiait L’Illusion comique « d’étrange monstre ». On ne saurait mieux dire ! Cet aspect hybride, « monstrueux », nous a d’emblée beaucoup plu. 

Le procédé de la mise en abyme, du théâtre dans le théâtre, est omniprésent. Cela participe du ludisme de la pièce, mais ne peut-on pas également y lire une réflexion sur le théâtre, sur la place du théâtre dans la société ?
En utilisant des stratagèmes habiles, tels que la mise en abyme, Corneille tient en haleine son public et excelle dans son art. Par de ludiques emboîtements d’intrigues, il met en valeur la magie du théâtre. L’Illusion comique s’achève sur une apologie du théâtre et réhabilite le statut du comédien. Une problématique qui perdure aujourd’hui puisqu’il faut toujours défendre ce métier, défendre la place du théâtre dans la collectivité. Cette question nous intéresse particulièrement, surtout au moment où nous prenons la direction du Centre dramatique fribourgeois.

Cette pièce traite – entre autres – du rapport entre les générations. C’est un thème qui vous est cher ?
Effectivement, c’est un questionnement récurrent : comment éduquer son enfant, le protéger, lui donner un cadre tout en lui laissant faire ses propres choix ? Dans L’Illusion comique, tout comme dans notre dernière création, Le Ravissement d’Adèle de Rémi De Vos, la communication entre parents et enfants est rompue. Ici, le père devra faire tout un cheminement pour retrouver son fils. Et l’acceptera finalement tel qu’il est.

Comment allez-vous traiter les procédés « magiques » – je pense ici aux effets d’apparitions et de disparitions, aux « spectres parlants »... ?
Corneille s’est amusé à perdre son lecteur en semant le doute sur la réalité qu’il présente. Nous allons lui emboîter le pas avec les moyens scéniques et technologiques d’aujourd’hui. Nous espérons ainsi que le spectateur perdra ses repères, qu’il ne sera plus sûr que ce qu’il voit est bien réel. Vidéo, illusions d’optiques, jeux de miroirs nous serviront à créer cette zone floue entre le réel et le virtuel.

L’alexandrin cornélien nécessite un travail particulier...
Le gros travail sera surtout de rendre concrets les rapports entre les personnages et l’enjeu présent dans chaque scène. Dès le moment où le comédien comprend ce qu’il dit, la moitié du travail est fait. Le reste relève de la technique. Notre ambition est de rendre l’alexandrin le plus fluide possible et la pièce accessible aux oreilles contemporaines.

C’est une mise en scène en duo – ce n’est pas la première. Comment allez-vous procéder ? Y a-t-il entre vous une « répartition des tâches » ?
Cette mise en scène se fera à quatre mains, tout comme celle du Château de Kafka. Nous avons pris l’habitude, ces vingt dernières années, d’échanger les rôles. Nous travaillons en relais : l’un s’occupe d’une scène, l’autre prend la suivante… L’avantage étant que nous restons toujours en dialogue. Chacun peut aller jusqu’au bout de son idée.

En juillet 2014, vous avez succédé à Gisèle Sallin et Véronique Mermoud à la direction du Théâtre des Osses. Quels sont vos projets pour ce théâtre ?
Notre but, en reprenant la direction du Centre dramatique fribourgeois - Théâtre des Osses, est naturellement de continuer à produire et à diffuser nos propres créations mais surtout de le faire en respectant l’état d’esprit du lieu et la confiance des spectateurs. Nous voulons ancrer notre travail dans la région, tout en suscitant des échanges en Suisse romande, et plus largement à l’étranger. Le Théâtre des Osses est un formidable outil de création, pensé par des artistes… Nous nous réjouissons d’y travailler !

Propos recueillis par Hinde Kaddour

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