24/10/2014

L'ILLUSION COMIQUE - LES TROIS NIVEAUX D'INTRIGUE

L’intrigue se développe sur trois niveaux. Le premier est celui des entretiens entre Pridamant (le père de Clindor) et Alcandre (le magicien), dans la grotte de ce dernier. Si l’on s’en tient à ce premier niveau, à cette action-cadre – l’enquête d’un père inquiet qui se rend chez un mage – la règle des trois unités est respectée : les temps, lieux, actions des deux autres niveaux – qui n’apparaissent que sous l’impulsion d’Alcandre – y sont soumis. Ce premier niveau ouvre la pièce (I, 2 et 3), jalonne les actes suivants (II, 1 et 10 ; III, 12 ; IV, 10), ouvre et ferme le dernier acte (V, 1 et 5). Parce qu’il a la maîtrise de l’action, le pouvoir de faire apparaître et disparaître les personnages et les scènes qu’il montre, on a souvent assimilé le rôle d’Alcandre à la fonction du dramaturge : un dramaturge soucieux du bon déroulement de son spectacle, qui impose le silence à son spectateur (II, 1, v. 220), l’empêche de briser le quatrième mur sous peine de mort (II, 1, v. 215-217), et sait le tenir en haleine en jouant sur les procédés dynamiques d’alternance d’épisodes heureux et malheureux.

Le second niveau est celui de Clindor et de ses aventures, qu’Alcandre fait apparaître (actes II, III, IV, et V, 5), et auxquelles – avec le spectateur « interne » Pridamant – nous assistons en flash-back. Clindor est le valet de Matamore, il est amoureux d’Isabelle et en est aimé. Il a deux concurrents : son maître et Adraste. À l’intérieur de ce second niveau se déploient plusieurs genres : la commedia dell’arte à travers le personnage de Matamore, la pastorale et ses relations sentimentales complexes (voir en particulier la scène 5 de l’acte III où Clindor déclare son amour à Lyse, la suivante d’Isabelle), la comédie (notamment autour du personnage de Géronte, au début de l’acte III), la tragi-comédie (voir les scènes 1 et 2 de l’acte IV, en annexe de ce dossier, mais aussi le duel entre Adraste et Clindor, III, 11) et la farce (voir la scène 9 de l’acte III).

© Isabelle Daccord

L’acte V marque le passage au troisième niveau de l’intrigue et de l’illusion. C’est le moment où l’on s’attend à découvrir l’état actuel de Clindor, ce que nous avait promis Alcandre à la scène 3 de l’acte I : « Lorsque de ses amours vous aurez vu l’histoire, / Je vous le veux montrer plein d’éclat et de gloire, / Et la même action qu’il pratique aujourd’hui. » On découvre Lyse et Isabelle richement vêtues, mais on découvre aussi dans la foulée un Clindor qui n’a rien d’éclatant, contrairement à ce qu’avait annoncé le mage... C’est un époux infidèle, qui poursuit désormais Rosine, la femme du prince Florilame. Bien pire : on s’attendait à un dénouement heureux, et on assiste à la mort de Clindor, assassiné par les gens de Florilame, et à celle d’Isabelle. C’est que tout est mis en œuvre pour que nous pensions, avec Pridamant, qu’il s’agit là de la suite des aventures de Clindor et de leur fin tragique. Mais Alcandre a tôt fait de nous rassurer : un voile s’ouvre et on découvre Clindor, qui s’est relevé, compter la recette de la représentation qu’il vient de donner avec ses amis comédiens. Le père d’abord confus de voir son fils exercer un tel métier se range aux arguments du mage : le théâtre est un art nécessaire, de « premier rang ».

Avec L’Illusion comique, Corneille est parvenu, en cinq actes et en suivant le thème baroque du Theatrum mundi, tout à la fois à plaider la cause du théâtre et des acteurs, à répondre aux besoins de la troupe du Marais, à offrir au public un éventail de genres entre pièce sérieuse et pièce comique, enfin et surtout à rendre compte de la complexité d’un monde pris entre l’illusion et le réel. 

Hinde Kaddour

Aucun commentaire: