22/10/2014

L'ILLUSION COMIQUE

« Voici un étrange monstre que je vous dédie », écrivait Corneille en 1639 à propos de L’Illusion comique. Pouvait-il se douter qu’avec ce « monstre » il atteignait ce que l’on nomme aujourd’hui un sommet du répertoire ? Un monument de la littérature, magnifique et extravagant, où l’auteur, se jouant des genres, multipliant les procédés de l’illusion, entraîne personnages et spectateurs dans une incroyable mise en abyme… Mais rappelons l’intrigue, qui à elle seule vaut son pesant d’or. Pridamant, le père de Clindor, n’a pas vu son fils depuis dix ans. Rongé par l’inquiétude, éploré, il se rend chez le mage Alcandre. Celui-ci l’emmène dans sa grotte et, par un étrange procédé magique, fait défiler sous les yeux ébahis du père les étapes de la vie de Clindor : son emploi de valet auprès du soldat fanfaron Matamore, ses amours avec Isabelle, son emprisonnement… De la farce au divertissement galant, de la comédie à la tragédie : c’est ici tout le théâtre, et la beauté du monde, que l’on voit se déployer en cinq actes d’un brio inégalé.

© Isabelle Daccord

Lorsqu’il écrit L’Illusion comique, Corneille a vingt-neuf ans. Il a déjà à son actif plusieurs comédies (dont La Place royale), une tragi-comédie (Clitandre) et une tragédie (Médée). Deux ans plus tard, en 1637, il triomphera avec Le Cid, puis se consacrera presque essentiellement à ce qui deviendra son genre de prédilection, la tragédie historique.
Représentée pour la première fois à la fin de 1635, L’Illusion comique est publiée en 1639. En 1660, elle est modifiée par Corneille et accompagnée d’un Examen. Quelles en sont les modifications les plus remarquables ? L’attrait de Clindor pour Lyse est atténué, le personnage de Rosine disparaît : les exigences de la bienséance sont ainsi respectées. Isabelle, à la scène 4 de l’acte V, meurt : l’effet de la tragédie enchâssée est ainsi redoublé. Aujourd’hui, nombreux sont les metteurs en scène qui profitent de cet espace de liberté ouvert entre les deux versions de la pièce, par exemple en les combinant, en opérant des coupes, des inversions de scènes... en fonction du travail dramaturgique, du travail au plateau, de la distribution.
C’est qu’il ne faut pas oublier que les conditions d’écriture de L’Illusion comique furent elles-mêmes fortement liées à la situation d’une troupe et d’un théâtre, celui du Marais. Nous sommes en 1635, l’acteur Montdory et ses comédiens sont dans un grand embarras : par ordre du Roi, quelques mois auparavant, quatre d’entre eux sont partis pour un théâtre rival, l’Hôtel de Bourgogne. Bellemore est alors engagé par Montdory. Il sait jouer les fanfarons, il lui faut un rôle à sa mesure, un rôle dans lequel il saura attirer le public : ce sera Matamore. Si l’on en croit l’Examen de l’une de ses précédentes pièces, Clitandre, ce n’est pas la première fois que Corneille eut à façonner son écriture aux besoins, voire aux désirs des comédiens pour lesquels il écrivait.
Le succès fut triomphal. Vingt-cinq ans après, en 1660, Corneille signale que la pièce est encore jouée sur les scènes françaises.

Hinde Kaddour


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