11/11/2014

HEINER MÜLLER - BIOGRAPHIE





© Thierry Gründler

Heiner Müller est né en 1929 et mort le 31 décembre 1995. Sa vie s’est déroulée sous « deux dictatures », celle du national-socialisme puis celle du socialisme de la République Démocratique Allemande.

Son premier succès de théâtre fut L’homme qui casse les salaires en 1958. Heiner Müller prenait au sérieux l’incitation à écrire sur les « réalités » de la jeune République Démocratique Allemande, mais sous sa plume, ces réalités prenaient des accents à la fois comiques et tragiques, kafkaïens. En 1960 il adapte pour le théâtre une nouvelle de la romancière Anna Seghers, il entend rivaliser avec la « grande » pièce paysanne, Katzgraben de Strittmatter, à laquelle Brecht, au début des années 50, avait consacré un long et minutieux travail de mise au point et de mise en scène. En 1961, cette pièce, La Déplacée ou La Vie à la campagne est interdite et son auteur, exclu de l’Union des Écrivains. Il est ostracisé, mis au ban de la République des Lettres. Sa femme, la poétesse Inge Müller, se suicidera en 1966.

Dans cette période d’ostracisme il va écrire Philoctète, Horace et Mauser, trois pièces qui demeureront longtemps interdites de représentation en RDA. Philoctète sera représenté en France par Bernard Sobel en 1970. Dans ces trois pièces, il renoue et problématise la forme radicale de théâtre que Brecht avait pratiquée au début des années 30 avant son départ en exil : le « Lehrstück », mal traduit par l’expression française de « pièce didactique », il faudrait dire plutôt « pièce pour apprendre » et souligner que ce « Lehrstück » brechtien a des affinités avec le « théâtre de la cruauté » d’Antonin Artaud. C’est dans cet esprit du moins que Heiner Müller va s’emparer de cette forme théâtrale et littéraire expérimentale : afin que la relation de la scène et de la salle redevienne un champ de tension, un lieu où circule de l’énergie vitale et sociale.

En 1972 Ruth Berghaus l’engage comme « dramaturge » au Berliner Ensemble où elle mettra en scène sa pièce Ciment. Mais son Macbeth déclenche une violente polémique : il est accusé de « décadence », de « formalisme » et de « pessimisme historique ». Après un séjour de près d’une année aux États-Unis, à l’université d’Austin au Texas, il écrira en 1976-1977 Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing et Hamlet-machine (deux pièces qui demeureront longtemps interdites), et ensuite La Mission, Quartett, Rivage à l’abandon / Matériau-Médée / Paysage avec Argonautes, etc... À la « pièce bien faite » selon les préceptes brechtiens, à la représentation de la « fable » en tant qu’elle constitue un « tout », il oppose la notion de « fragment ». Dans ces pièces il confronte la lecture marxiste, progressive, chronologique de l’histoire aux cristallisations « quasi-mythiques » qui s’imposent à l’esprit, parfois de manière fulgurante, dès lors qu’on appréhende l’histoire selon le point de vue nietzchéen de « l’éternel retour ». Il lit alors, avec intérêt, les travaux de Michel Foucault qu’il met en relation, dans sa bibliothèque et dans son œuvre, avec la réflexion de Theodor Wiesengrund Adorno et de l’École de Francfort.

Sa situation dans son propre pays ne changera qu’au milieu des années 80, lors de la période gorbatchevienne. Il est entre-temps devenu célèbre à l’étranger. Hamlet-machine et Mauser ont été créés à Paris en janvier 1979 dans une mise en scène de Jean Jourdheuil, au Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis dirigé par René Gonzalez, et ses textes ont été publiés par les éditions de Minuit. Le Théâtre de l’Europe nouvellement créé présente quatre soirées intitulées : Heiner Müller : De l’Allemagne. Patrice Chéreau monte Quartett en 1985. Bob Wilson montera Hamlet-machine en 1986. Heiner Müller est élu membre de l’Académie des Arts de Berlin en 1984, il en deviendra le Président en 1990. Il est invité à faire des mises en scène de ses pièces au Deutsches Theater. Il fait partie du Directoire du Berliner Ensemble à partir de 1992. Ses succès personnels adviennent sur un fond historique remarquable : chute du mur de Berlin, réunification allemande. Le « bloc de l’Est » s’est effondré, Heiner Müller devient une célébrité. C’est alors qu’est lancée contre lui une campagne où on l’accuse d’avoir collaboré avec la Stasi. Il était en train de répéter un spectacle composé de deux de ses textes Le Duel et Tracteur et du fragment de Brecht Fatzer. De nouveau, mais à l’Ouest cette fois, il se retrouve montré du doigt, ostracisé, mis au ban de la société. Il rendra publics les documents de la Stasi le concernant et cette campagne qui se fondait sur des rumeurs et créait la rumeur s’arrêtera aussitôt. Mais, bien sûr, le mal était fait.

Atteint d’un cancer de l’oesophage Heiner Müller mourra deux ans plus tard, le 31 décembre 1995. Dans ces dernières années il mettra en scène sa pièce Quartett, Arturo Ui de Brecht et l’opéra de Wagner Tristan und Isolde à Bayreuth, et surtout il écrira des poèmes et mettra la dernière main à sa pièce Germania 3 Les spectres du Mort-homme qu’il devait mettre en scène au Berliner Ensemble au début de l’année 1996.
Ses pièces sont pour la plupart publiées aux éditions de Minuit, quelques textes ont été publiés aux éditions de l’Arche et aux éditions Théâtrales.


Jean Jourdheuil

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