21/11/2014

JEAN JOURDHEUIL ET HEINER MÜLLER, RENCONTRE

Luc Bondy, à l’automne 1976, me proposa de l’accompagner à Berlin-Est pour y passer une soirée en compagnie notamment de Thomas Brasch et Heiner Müller. C’est ainsi que je rencontrai Heiner Müller, dont je connaissais quelques textes et dont je venais de lire en tapuscrit – le texte circulait clandestinement – Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing. Un texte dont le ton, la couleur littéraire, l’allure me semblaient plus proches de Büchner et Kleist que de Brecht.




© Thierry Gründler

Lors de cette soirée à Berlin-Est j’ai eu un échange plutôt chaleureux avec Heiner Müller. Je lui parlais de Hartmut Lange, un auteur qui venait de quitter la RDA et dont j’avais traduit une pièce : Trotsky à Coyoacán. Il me dit que cette pièce n’était pas inintéressante mais que ses textes à lui étaient meilleurs. Je lui répondis que je connaissais – et qu’en effet je trouvais tout à fait remarquables, mais littérairement difficiles – Mauser, Horace et Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing : trois pièces qui n’étaient ni publiées, ni autorisées de représentation en RDA. Quelques heures plus tard, la limite horaire autorisée pour les « visas d’un jour » était largement dépassée, je repassais sans encombre le poste-frontière de Bahnhof-Friedrichstrasse avec dans la poche un papier m’autorisant à traduire les trois textes en question et à percevoir en France les droits d’auteur revenant à Heiner Müller ; ce papier nous rendait coupables, Heiner Müller et moi, de trafic de devises à l’égard de la RDA. C’est ainsi que je devins le « banquier parisien » de Heiner Müller, selon la formule qu’il utilisa un jour à la cantine de la Volksbühne pour me présenter à l’administrateur de Francis Ford Coppola venu lui proposer de collaborer à l’écriture d’un scénario.

Quelques mois plus tard, en 1977, il me communiqua le texte d’Hamlet-machine, neuf pages dactylographiées. J’avais les éléments pour préparer la publication du premier recueil de textes de Heiner Müller. Je présentais les traductions à Jérôme Lindon. Deux jours plus tard, il me dit qu’il souhaitait les publier. En janvier 1979, le livre Hamlet-machine et autres textes fut donc publié aux éditions de Minuit à l’époque où le Théâtre Gérard Philipe présentait le spectacle Mauser et Hamlet-machine. Heiner Müller étant en infraction en RDA pour avoir autorisé cette représentation (sauf à incriminer une initiative intempestive de ma part), il n’était pas indifférent que la représentation ait lieu dans une municipalité communiste et que la publication soit assurée par un éditeur aussi incontestable que les éditions de Minuit.

Jean Jourdheuil


Aucun commentaire: