17/11/2014

L'EFFROI

Dans une interview, Müller affirme que « l’art a besoin d’une racine sanglante [...] Le point essentiel est celui de la pédagogie de l’effroi. Jamais encore un nombre important d’hommes n’a appris quelque chose sans effroi, sans choc. » Il faut tirer le public de sa torpeur. Il faut « exhumer les morts, toujours et encore [...] Une des fonctions du drame est de conjurer les morts – le dialogue avec les morts ne doit pas être interrompu, jusqu’à ce qu’ils rendent compte de la part d’avenir qui a été enterrée avec eux. » C’est – entre autres – à l’exhumation de la Prusse de Frédéric II que procède Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing. À une évocation de cette Prusse comme âge d’or – un passé fondateur de l’imaginaire national allemand avec lequel la RDA était en train de renouer – Müller oppose une vision quasi cauchemardesque, qui n’est pas sans faire penser à la situation de son propre pays, la RDA : ainsi, le tableau « Et Arcadia ego : l’inspection » se déroule sous Frédéric II, mais fait également référence à une visite de Walter Ulbricht aux agriculteurs. En intégrant à l’histoire de la Prusse des éléments de sa propre situation historique, c’est une stagnation « absolue » de l’histoire allemande que pointe du doigt Müller. À d’autres moments de la pièce c’est la référence à l’Allemagne du xxe siècle, à la Première et à la Deuxième Guerre mondiale qui induit ce sentiment cauchemardesque. L’histoire de l’Allemagne comme géologie cauchemardesque.
Son sous-titre l’annonce, Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing est « un conte d’horreurs ». Ces horreurs passées et présentes, l’auteur les rend préhensibles en usant de procédés comme le grotesque, dans une mise à distance qui permet d’en faire surgir la cruauté et surtout d’ouvrir la réflexion : Müller ne cherchait pas à donner des réponses et des solutions, mais à exercer les consciences. « Conforter la conscience des conflits ; pour les confrontations et les contradictions. Il n’y a pas d’autre chemin. »

Hinde Kaddour


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