11/12/2014

DÉPASSER LES LIMITES DE L'EXISTENCE

Faust apparaît d’abord chez Goethe sous les traits d’un penseur révolté : « Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. » Il a consacré sa vie à l’étude, mais n’est pas parvenu à comprendre le monde dans sa totalité. Il ne s’agit pas ici d’une « faillite de la science », contrairement à ce qui a été souvent écrit, ou d’une insuffisance de notre capacité à comprendre et savoir. Rien ne serait plus éloigné de Goethe que de voir dans Faust une critique de la raison.

Ce que recherche le personnage est démesuré : il veut étendre les limites humaines, saisir la nature dans son infinité, posséder le macrocosme. Faust ne veut rien moins que se faire l’égal de Dieu. C’est cette hybris qui ouvre en lui l’espace que le mal vient occuper, et qui offre un champ de manœuvre à Méphistophélès. C’est elle qui l’amène à se détourner de la transcendance pour embrasser « l’Esprit de la Terre ».

L’abandon de la transcendance et la prétention à la surhumanité entraînent Faust vers le nihilisme : négation de la vie (la tentation du suicide), négation de la raison (Faust se tourne vers la magie), négation de l’autre (destruction de l’innocence de Marguerite). Faust se perd dans le néant. Il l’avait appelé de ses vœux : « Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur, où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments ! »


Pourtant, l’œuvre de Goethe ne se réduit pas à une critique de l’orgueil et du renoncement à Dieu. Car même au plus fort de sa chute, coexistent toujours en Faust deux âmes, la clarté et la part obscure, le bien et le mal, représentés par Méphistophélès et Marguerite. Ces deux âmes s’opposent dans une lutte incessante qui se révèle être en soi une élévation. Dans l’œuvre de Goethe, c’est cette lutte qui confère à la vie sa valeur intrinsèque. 

Hinde Kaddour

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