13/01/2015

LE ROI LEAR

Chère lectrice, cher lecteur,

Tout d'abord, nous vous souhaitons tous nos vœux pour cette nouvelle année! Qu'elle soit riche en émotions, audacieuse et surprenante!

A la Comédie, nous commençons cette année avec un monument du théâtre élisabéthain: Le Roi Lear de William Shakespeare. 

Le Roi Lear, une pièce-univers, tentaculaire. À partir d’une donnée simple – un roi anticipe sur sa mort et livre avant l’heure son royaume à ses filles – Shakespeare nous entraîne dans un maelström d’une beauté et d’une profondeur abyssales, où c’est tout notre monde contemporain que l’on entend sourdre, dans sa grandeur, ses crises, ses contradictions. Il y est question d’amour filial et d’ingratitude, de transparence et d’aveuglement, de reconnaissance et de reniement ; d’un royaume déchiré par la guerre, d’une jeunesse qui ne croit plus à l’enchantement du monde, d’une génération de patriarches que le bouleversement de l’ordre naturel et moral a rendus fous ; d’une harmonie brisée, d’un bonheur à reconquérir. 




© Marc Vanappelghem

Sur quelle trame de fond s’inscrit l’œuvre de Shakespeare, et entre autres Le Roi Lear ? Sur le passage d’un monde à un autre, d’une ère à une autre – pour le dire à grands traits : du Moyen Âge à l’époque moderne.
En 1543, l’ouvrage de Copernic, Des Révolutions des sphères célestes, est imprimé. L’astronome y bouleverse la vision que l’homme a du monde : la terre et l’homme ne sont plus au centre de l’univers (géocentrisme), mais pris dans un système qui tourne autour du soleil (héliocentrisme). Shakespeare avait une conscience aiguë[1] de cette mutation et de ses conséquences : un changement profond et violent de l’ordre des choses[2].

Dans un monde où les certitudes volent en éclat, comment, dès lors, discerner le « vrai » du « faux », la « vérité » du « mensonge » ? C’est la question centrale du Roi Lear, en tout cas un opérateur de lecture d’une richesse infinie. Que représente la fameuse scène 1 de l’acte I, où Lear demande à ses filles de dire leur amour, sinon une épreuve de la vérité[3] ? Pourquoi Lear devient-il fou, sinon par son incapacité première à discriminer ce qu’il en est du vrai de ce qu’il en est du faux ? Que représente le personnage du Fou, sinon la voix de la vérité ? Pourquoi Kent et Edgar se travestissent-ils, sinon pour remettre, sous un masque de théâtre, ceux qui sont aveuglés – Lear et Gloucester – sur le chemin du vrai ?

Deux camps se dessinent alors. Avec, d’une part, ceux qui ne croient plus en la notion même de vérité, ceux qui ne souhaitent plus rien « reconnaître », et qui, partant, piétinent au passage tous les processus de reconnaissance filiale et ses obligations : Edmond, Goneril, Régane, suivis par Cornouailles. D’autre part, ceux qui vont tenter d’instaurer un ordre nouveau – plus raisonnable que l’ancien ? – : Cordélia, le Fou, Kent, Edgar, suivis in extremis par Albany. Entre ces deux camps, deux pères égarés, Lear et Gloucester, symboles d’un temps révolu, qui ne survivront ni à leurs erreurs, ni à la brutalité de ce changement.

Hinde Kaddour





[1] Shakespeare, entre autre, connaissait la famille Digges. Thomas Digges (1546-1595) fut le premier astronome à traduire (approximativement) en anglais les thèses de Copernic. Par ailleurs, ainsi que l’écrit Jean-François Chappuit : « Comme tous ses contemporains, Shakespeare s’intéresse à la cosmologie. Il fait référence à la comète de 1577 dans 1 Henry VI (Acte 1, sc. 1) ; aux mouvements rétrogrades de la planète Mars dans la même pièce (Acte 1, scène 2). Il fait allusion à l’épicycle de la Terre dans le système copernicien dans Romeo and Juliet (Acte 2, sc. 1, 2). Il fait encore allusion au système de Copernic d’une part en faisant d’Hamlet un étudiant de Wittenberg, l’Université où Rhäticus avait été professeur et où l’on enseignait l’ « hypothèse » de l’héliocentrisme, et, d’autre part, en utilisant le verbe « retrograde » dans les propos donnés à Claudius, allusion aux mouvements de la planète Mars, à nouveau (Hamlet, Arden, Acte 1, sc. 2, 114).  Shakespeare renvoie encore au système copernicien dans la « lettre » d’Hamlet à Ophélie : « Doubt that the Sun doth move » (Hamlet, Acte II, sc. 2, 116). Il évoque la conjonction de 1562 dans les propos donnés à Henry VII (Richard III, Acte 5, sc. 8). Il évoque encore la nova de 1572 dans Measure for Measure (Acte 4, sc. 2, 202 : « th’unfolding star »). »
[2] On peut lire à ce sujet l’un des ouvrages de référence sur Shakespeare : Shakespeare et le désordre du monde, Richard Marienstras, Gallimard, 2012.
[3] Voir Le Gouvernement de soi et des autres (Seuil, 2008), où Michel Foucault développe la notion de parrêsia (qu’on peut traduire par « dire-vrai » ou « franc-parler »).

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