12/02/2015

À L’ASSAUT D’UN MYTHE de «Il disprezzo» de Moravia à «Cinéma Apollo» en passant par le «Mépris» de Godard (SUITE)

3.  Journaliste ayant voyagé dans le monde entier, auteur de romans et homme politique, Alberto Moravia est entré tôt en conflit avec le régime fasciste de Mussolini et avec le Vatican. Cela lui valut l’interdiction d’écrire et la perte de son travail. Il se retira alors à Capri, où il vécut de 1941 à 1943. C’est là que, pour gagner de l’argent, il commença à rédiger des scénarios. Les films pour lesquels il a écrit ont été produits par le magnat du cinéma italien, Carlo Ponti, qui débutait à l’époque sa carrière de producteur. Après la guerre, Moravia reprit son travail de journaliste et se mit à rédiger également des pièces de théâtre, s’étant entretemps convaincu que le théâtre était une meilleure forme de communication. Ces tentatives n’aboutirent toutefois à aucun résultat. En 1954, il publia son premier roman intitulé «Il disprezzo» - «Le Mépris». C’est le pschychodrame d’un intellectuel qui se vend, perd de ce fait l’amour de sa femme et ne comprend pas le mépris qu’elle lui voue. Comme dans toutes ses œuvres, le sexe et l’argent y jouent un rôle central. Moravia est considéré comme l’un des représentants les plus significatifs du réalisme psychologique.  Le Vatican a mis ses livres à l’index en raison de leur représentation sans fard de la sexualité. L’antique Ulysse est dans le roman de Moravia un héros moderne qui vit intensément son odyssée ou qui retarde son retour au pays par crainte de retrouver sa femme Pénélope - restée attachée à une vision archaïque de la vie commune, car elle n’a pas vécu la guerre. Les histoires de Moravia sur la vie des petites gens à Rome - escrocs malins, malchanceux notoires, voleurs à la tire, fainéants, vieux garçons affamés de vie, vendeuses de fleurs et prostituées occasionnelles - ont mille fois servi de modèle aux plus grands films néoréalistes. Aussi est-il lui-même devenu partie intégrante d’un mythe des temps modernes: l’irruption supposée de l’art dans la vérité.



4. Il y a plus de cinquante ans, Jean-Luc Godard tournait «Le Mépris» (d’après le roman de Moravia). Riccardo et Emilia s’appellent maintenant Paul et Camille. Le réalisateur allemand, Rheingold, s’appelle quant à lui Fritz Lang et est effectivement interprété par le célèbre réalisateur. Le film est un essai tout à la fois sur le cinéma et ses mythes, sur Godard lui-même et ses producteurs, son public, le fait de faire des films et sur la vie. Paul, interprété par Michel Piccoli, représente Godard. Mais au centre de l’action se trouve un autre mythe, l’icône sexuelle Brigitte Bardot. Le désir est le moteur de l’action et l’essence même du film. Sans désir ni illusion, il ne peut y avoir de film. Ni pour les cinéastes, ni pour le public. La première scène du film montre de façon choisie Brigitte Bardot nue. C’est une scène dont Godard ne voulait pas, mais que son producteur a exigée de lui. Dans le film, le personnage du producteur nommé Prokosh déclare en regardant la partie déjà tournée du film de l’Odyssée: «O gods. I like gods, I like them very much. I know exactly how they feel.» Les scènes dans lesquelles les déesses se baignent nues sont celles qui lui plaisent le plus. Celle qui montre Brigitte Bardot nue est toujours le premier souvenir qui revient à l’esprit des gens quand ils parlent du «Mépris». Godard sait mieux que quiconque l’importance du souvenir pour le septième art. Sa scène initiale est une réminiscence sur le mode du rêve. Sans elle il n’y a pas mythe, juste du mensonge. Les figures antiques de l’empire du mythe en tant que telles, Ulysse, Poséidon et d’autres dieux, qui apparaissent sans commentaires, impressionnent par leur aspect énigmatique, étranger, de belles statues de pierre devant un ciel bleu infini: œuvres d’art d’un temps passé, impossible à ressusciter. À la toute fin du film l’interprète d’Ulysse apparaît, dos contre la camera, épée levée, face au grand large. La caméra le délaisse pour fixer la mer sans fin et sans port; sans but. Une voix dit: «Silencio». L’odyssée reste. Elle est le film. Elle est le visage du mythe Godard. 

Matthias Langhoff et Michel Deutsch

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