13/02/2015

À L’ASSAUT D’UN MYTHE de «Il disprezzo» de Moravia à «Cinéma Apollo» en passant par le «Mépris» de Godard (SUITE ET FIN)

5. Dans «Cinéma Apollo», plus de vingt ans après la sortie du film «Il Ritorno di Ulisse», Riccardo raconte à une vendeuse de pop-corn dans le foyer d’un cinéma d’art qui projette ses films, le traumatisme de sa vie: la perte de sa femme, son incompréhensible mépris envers lui et l’échec consécutif de sa carrière. C’est la dernière séance et le cinéma est quasiment vide. La jeune vendeuse de pop-corn n’est attirée ni par le cinéma ni par le théâtre, mais elle s’intéresse à l’histoire grecque, à Ulysse, à son rapport aux femmes et ses actes pendant la guerre de Troie. Cela a quelque chose à voir avec sa vie et avec ses expériences. Riccardo espère attirer son attention avec son lamento sur un film selon lui imprévisible et son amour pour sa femme morte pendant le tournage. Ce qui lui manque c’est une nouvelle femme. Sa tentative échoue lamentablement. Riccardo n’est pas un Ulysse, tout au plus l’un de ses compagnons, un pauvre diable. Il s’en va, ridiculisé et furieux, la queue entre les jambes. L’attaque du mythe d’Ulysse au travers d’une vendeuse de pop-corn renvoie à l’épisode de la rencontre d’Ulysse et de Circé, avec la métamorphose de ses camarades en porcs. Le poète Homère doit soit s’être vendu, soit avoir vraiment été frappé de cécité. À une époque aussi barbare que le huitième siècle avant Jésus-Christ, pleine de meurtres, de guerres antiques et de tyrannie, il faut avoir été aveugle pour chanter de façon aussi belle et envoûtante l’histoire des dieux et des héros. Ou bien avoir été acheté pour mentir. Ulysse était un guerrier, un bourreau. Comment et pourquoi la sorcière Circé a-t-elle sur son ordre transformé ses compagnons en porcs, nous l’ignorons. Mais qu’après avoir été violée par Ulysse elle ait finalement rendu à ses compagnons leur forme humaine par amour pour lui. Le fait qu’elle l’ait aidé à trouver le chemin du retour vers Pénélope semble être un pur fantasme masculin comme on les connaît des journaux intimes de soldats allemands en Russie pendant la guerre ou d’anthropologues aux idéologies racistes. Ces contes qui n’ont rien à voir avec de vrais contes. Du reste l’île de Circé se trouvait presque à côté d’Ithaque. Ulysse n’a pas fait son odyssée pour retrouver Pénélope, mais pour massacrer les prétendants qui en voulaient à son bien. C’est ainsi que sur le chemin du retour il se retrouva tel qu’il avait toujours été, un bourreau. L’Ulysse moderne, Riccardo, perd sa femme parce que la vénalité empêche cette dernière de lutter contre son amant.


© Samuel Rubio

6. Que la vendeuse de pop-corn exige de Riccardo de se transformer en porc s’il veut obtenir quelque chose d’elle ne doit pas forcément être compris comme l’expression de son mépris. De même, la métamorphose de Circé, transformant en porcs les bourreaux de Troie qui voulaient la dépouiller, signifie peut-être autre chose que le mépris que méritent ces incendiaires. Elle, qui ne vit sur cette île qu’avec des femmes et de fiers animaux voit peut-être les choses autrement que nous ou qu’Homère. Le philosophe et écrivain grec Plutarque né peu après Jésus-Christ s’oppose à l’enseignement d’Aristote selon lequel les animaux n’auraient pas accès au logos. Dans son étonnant bref dialogue philosophique “Bruta animalia ratione uti”, il mentionne le célèbre épisode de Circé tiré du dixième livre de l’Odyssée. Recourant à la magie, Circé avait transformé les hommes envoyés en reconnaissance par Ulysse en porcs. Plus tard Ulysse parvient avec l’aide des dieux à libérer ses compagnons de leur condition animale.
Au début du texte de Plutarque nous trouvons Circé et Ulysse discutant de la façon dont il pourrait rendre leur aspect humain à ses compagnons. Circé déclare que c’est aux porcs en question de prendre la décision. Elle supprime la barrière gênante de la langue en prêtant voix humaine au porc Gryllos («Grogneur»). Ulysse entame alors le dialogue avec lui et il s’avère, à sa grande surprise, que le porc qui était autrefois un homme n’aspire pas à retrouver sa forme humaine. Au contraire, il expose les nombreux avantages de la vie animale, qui tiennent essentiellement à ce que les animaux soient totalement épargnés par la corruption humaine en matière de morale. Ce dialogue drôle et spirituel ne subsiste malheureusement qu’à l’état de fragment. Mais il est fort probable qu’Ulysse ait dû admettre en fin de compte que le porc Grogneur lui était supérieur. C’est le commencement réussi d’une dramaturgie «post antique». Une attaque contre des croyances trop longtemps suivies et contre les idées courantes concernant le rapport homme-femme et les théories de la sexualité.

Michel Deutsch et Matthias Langhoff

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