10/02/2015

CINÉMA APOLLO - ENTRETIEN AVEC MATTHIAS LANGHOFF

[...] Comment êtes-vous arrivé à l’idée d’une réécriture théâtrale du roman de Moravia,
Le Mépris ?
Cinéma Apollo s’est construit de manière particulière, par une première commande passée par un producteur qui voulait que je travaille avec l’acteur François Cluzet. J’ai alors demandé à Michel Deutsch, dont la première préoccupation est le cinéma, de concevoir avec moi un nouveau « Mépris ». Cette commande n’a pas abouti, mais nous avons continué à travailler, sans penser vraiment à la question de la production. J’ai beaucoup aimé le roman de Moravia et le film de Godard m’a énormément marqué.
Nous écrivons ce projet à quatre mains, nous pensons et construisons ce travail ensemble.
Mais au final, c’est Deutsch qui est l’auteur de Cinéma Apollo, puisque j’écris en allemand et qu’ensuite il traduit en français.

Lorsqu’on imagine que vous collaborez avec Michel Deutsch, qui vient de publier une somme impressionnante sur Heiner Müller et dont les plus récents travaux scéniques sont liés à la « Rote Armee Fraktion », on se plaît à vous voir au travail sur un sujet politique, sur l’Allemagne, sur Müller. Et on vous trouve affairés sur une tragédie intime.
Ah ! mais cette tragédie intime est tout à fait politique. Je pense, ironiquement, qu’elle concerne des artistes de gauche, comme Michel Deutsch et moi. Je travaille le risque. Je ne peux pas imaginer un théâtre qui ne pose pas problème, qui n’ébranle pas, qui ne soit pas engagé. Je viens d’une génération qui était pétrie de cela et qui n’en avait pas peur du tout. Mais je suis aujourd’hui un dinosaure. Mes compagnons les plus importants sont morts, Grüber, qui avait exactement mon âge, puis Pina, plus jeune, et Chéreau, beaucoup plus jeune. Leur disparition laisse un grand vide en moi, aussi bien au niveau personnel qu’artistique. Ce qui me conduit à continuer à travailler est l’idée que j’ai quelque chose à transmettre. J’ai eu la chance de m’entourer de nombreuses personnalités et d’artistes du XXe siècle. Il faut donc continuer à être le facteur, le messager, continuer à faire passer des idées, des sensations.


[...] Dans votre réadaptation du Mépris, êtes-vous fidèle à Moravia ? Et à Godard ?
Curieusement, je crois que Le Mépris de Moravia et celui de Godard n’ont pas grand chose à voir ensemble. Certes, c’est la même thématique, mais chaque œuvre est très liée à son temps. Je trouve même que Godard n’a pas vraiment adapté Moravia. Et c’est peut-être encore notre faiblesse, à ce stade du projet : nous devons nous rapprocher davantage du roman. Il y a un élément fort dans le film par rapport au roman, c’est la figure centrale. Bien sûr, il y a ce génial Piccoli jeune, bien sûr, il y a ce génial Fritz Lang âgé. Mais le rôle principal, c’est Brigitte Bardot. Et même plus, le rôle principal, c’est le derrière de Brigitte Bardot. Le derrière de BB comme thème de cinéma ! Notre faute pour le moment, c’est que le rôle de la femme est trop secondaire. Prenez le roman, il n’y a rien d’autre qu’un homme qui parle, mais qui n’évoque que la femme qui l’a quitté. Chez Godard, le focus est essentiellement sur Ulysse et Pénélope. Nous allons plutôt prendre comme scène pivot de notre spectacle Circée et les cochons.

[...] On parle d’une réédition du Rapport Langhoff publié par les Éditions Zoé en 1989, très beau texte sur le théâtre de la Comédie de Genève, et sur le théâtre tout court.
Est-ce pour bientôt ?
Il semble que la revue « Actualités de la scénographie » voudrait le rééditer et pourquoi pas avec deux autres textes que j’ai écrits sur l’architecture du théâtre : l’un pour la Belgique, qui est publié, l’autre pour Rennes, qui n’est pas publié. Mais pour l’instant, c’est en attente.

Qu’est-ce qu’un théâtre, selon vous ? Quelle en est sa fonction singulière ?
Par principe, le théâtre est politique. C’est le lieu où il est possible de réfléchir sur l’humain et sur son environnement. Le scandale du monde est mon problème et c’est sur la scène que je peux le transporter pour le triturer, l’examiner. Le théâtre n’existe que dans l’instant : il n’y a rien avant, rien après. C’est un moment que vit le public. Au plus haut temps de ma direction à Vidy, j’ai imposé de jouer cinq semaines un spectacle. Nous faisions quatre coproductions par année, tout était répété sur le lieu, ce qui faisait de ce théâtre une maison très vivante. L’idée était de jouer avec le public, de l’inviter, de provoquer des mélanges. Et on a vu arriver la jeunesse vaudoise, qui était en rupture de ban avec la bourgeoisie. Le Théâtre a organisé la rencontre. En fait, nous faisions simplement notre travail théâtral, très calmement, et cette rencontre s’est vraiment faite, dans la salle, pendant les représentations. Je pense que les grands théâtres allemands sont toujours très conscients de cette fonction-là. De ce rôle proprement politique : produire de la rencontre. Mais c’est aussi peut-être leur faiblesse : ils ne font pas des spectacles, ils font de l’institutionnel.


Propos recueillis par Michèle Pralong, janvier 2014

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