05/02/2015

CRITIQUE DE SPECTATEUR


A LA COMEDIE DE GENEVE,CE ROI LEAR QUI INSPIRE HERVE LOICHEMOL



© Marc Vanappelghem

POUR LA PREMIERE FOIS dans sa vie de metteur en scène et de comédien, Hervé Loichemol se retrouve en terre inconnue. Cela lui réussit plutôt bien. Jusqu’à ce jour, Hervé Loichemol ne s’était jamais attaqué à Shakespeare. Or, en choisissant de monter «Le Roi Lear», le directeur de La Comédie de Genève réalise tout à la fois un pari et un vieux rêve : dans les années 80, il avait imaginé le mettre en scène avec André Steiger dans le rôle titre, projet abandonné pour raisons budgétaires.

Lear, le retour, donc, et un spectacle annonciateur, qui se joue dans une signifiante économie de moyens : scénographie et lumières sont ici le « fait d’esthétique » dont parlait Borgès. Soit « quelque chose d’aussi évident, d’aussi immédiat, d’aussi indéfinissable que l’amour, que la saveur d’un fruit, que l’eau ».
Incontestablement, la scénographie de Seth Tillett constitue l’une des grandes forces de ce spectacle. Elle n’est pas la seule dans la mesure où la vision de cette tragédie renvoie le spectateur, avec une rare intensité, à l’actualité de notre temps. Pour l’imprimer, pas de faux semblants, de projections vidéo si détestablement tendance aujourd’hui ( !), nul artifice : le texte, rien que le texte pour labourer l’imagination.

La trame est connue : un roi fatigué abandonne sa couronne et partage son royaume entre ses trois filles. Que leur demande-t-il ? L’expression d’un amour illimité, reconnaissance et transmission. Or, Lear se trompe et le lien filial se brise. Lear déshérite Cordelia qui, seule, affirme : « J’aime votre Majesté / Conformément à mon lien, ni plus ni moins ». Ni plus ni moins. Le partage du royaume est scellé qui tourne à la dévastation et au massacre. Si, jusqu’à la tempête balayant la lande – l’une des grandes scènes de cette réalisation –, la fureur aveugle Lear, celui-ci plonge dans une folie hallucinante qui coïncide avec le dérèglement de la nature. A cet instant, la tragédie témoigne de son véritable enjeu : le basculement d’une époque et la chute d’un monarque qui, rappelons-le, puissant au début de la pièce, se révèle incapable d’appréhender l’avenir.
Le jeu inspiré de Patrick Le Mauff traduit cela dans toutes ses nuances. Procédant par glissements progressifs, il passe du trouble à la stupeur et nous entraîne dans la danse macabre d’une société fantomatique en situation d’impasse.
La proposition de Hervé Loichemol, servie par une belle distribution, fait de ce Roi Lear la chronique haletante de « l’usure du monde jusqu’au néant ».

Patrick Ferla

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