26/02/2015

ENTRETIEN AVEC ANNE DURAND

Une soirée chez le Marquis de Sade, entre deux parties fines. On reprend des forces. On se restaure – le corps, mais aussi l’esprit. Une conférencière entre en scène. Suivant un rituel très établi, elle se lance dans une démonstration sous les yeux de l’hôte et de ses convives. L’objet de ses réflexions ? Rien moins que la religion, la politique, les mœurs, la liberté. Soit un siècle de pensée qu’elle dévide et qu’elle pousse dans ses derniers retranchements avec une simplicité sidérante. C’est ici la philosophie des Lumières que vise Sade : qu’advient-il de cette philosophie lorsqu’elle est portée à son paroxysme, lorsqu’on en développe les conséquences les plus extrêmes ? Des effets brûlants, dont les siècles suivants verront la vérification… Le « divin Marquis » était un visionnaire. Il n’a pas fini de nous surprendre.

Entretien

Dans quelles circonstances avez-vous monté avec Hervé Loichemol Français, encore un effort ?
C’était en 1987 au Théâtre de Vidy, à l’occasion de la mise en scène par Hervé de Dans la solitude des champs de coton de Koltès. J’étais la répétitrice d’André Steiger, je l’aidais à apprendre son texte. J’étais enceinte, j’avais beaucoup de temps libre. Hervé m’a proposé d’en profiter pour travailler ce texte de Sade. L’idée était de le jouer dans l’envers du décor du Koltès, après la représentation, avec la même distribution et Daniel Perrin au piano. Les directeurs de l’époque, Pierre Bauer et Jacques Bert, ont donné leur accord. Nous jouions à 22h3O. À la fin de la série de ces représentations, il y avait tellement de monde qu’on proposait aux gens d’attendre, et nous rejouions une seconde fois à minuit.

À quoi tenait selon vous cet engouement ?
Au texte de Sade, à sa puissance philosophique. Quand le théâtre donne à penser ensemble, comédiens et spectateurs, il procure de la joie.

Le texte est extrait de La Philosophie dans le boudoir.
L’un des personnages, au cinquième dialogue de La Philosophie dans le boudoir, sort une brochure qu’il a achetée au palais de l’Égalité, intitulée Français, encore un effort si vous voulez être républicains, et la lit à ses compagnons de jeux. Nous avons gardé ce principe : mon intervention est une pause entre deux moments lubriques. À cette différence que dans notre spectacle, Sade est présent. La « conférencière » que j’interprète expose la philosophie du Maître sous les yeux du Maître…

C’est Steiger qui interprétait Sade.
Oui. C’est avec lui que le spectacle a été créé. Steiger a été l’un de mes maîtres. Il m’a
beaucoup appris. Il me regardait silencieusement et affectueusement, puis ses remarques orientaient mon jeu. Je n’aurais pas voulu rejouer ça sans lui. Mais quel meilleur endroit que le théâtre pour faire revivre nos morts chéris ? Je penserai donc aussi pendant cette reprise à Dominique Noble qui prenait tant de plaisir à faire « l’homme nu ». Que de fous rires grâce à lui...

Pourquoi avez-vous souhaité reprendre ce spectacle ?
C’est Hervé qui a eu l’initiative de cette reprise, qui s’inscrit dans le cadre du bicentenaire de la mort de Sade. Pour moi, après avoir entendu tant d’horreurs en France au moment de l’adoption du texte sur le mariage pour tous, j’ai pensé que dire « Français, encore un effort... » dans une époque si régressive ne serait pas une chose superflue.

Quel est l’objet du texte ?
Dans le contexte révolutionnaire, Sade propose de revoir les devoirs de l’homme (envers Dieu, envers les autres hommes, envers lui-même) suivant le modèle de la Nature, si importante pour les philosophes des Lumières. Les lois réprouvent, mais la Nature, elle, nous inspire. De fil en aiguille, la démonstration renverse les valeurs du bien et du mal.

Est-ce choquant ?
L’exposé est d’une telle logique ! On se surprend à l’approuver. Mais il est évidemment ironique, on ne peut donc pas être choqué.
Au niveau de l’interprétation, il ne faut pas jouer cette ironie : elle ne fonctionne que si elle est assumée très sérieusement. Mon personnage défend donc les propositions du Maître, sa philosophie libertine poussée dans ses conséquences les plus terrifiantes, avec la plus grande honnêteté.

Pouvez-vous donner un exemple des crimes dont parle Sade ?
L’inceste, qui sous sa plume devient la preuve évidente d’une très grande affection pour les personnes qui nous sont les plus proches. La Nature ne peut pas nous interdire d’aimer trop un objet qu’elle nous recommande par ailleurs d’aimer au maximum ! Que dire ? C’est imparable.

Cela fait deux ans que vous n’avez pas joué à la Comédie.
Je viens de jouer pendant plus d’un an dans La Locandiera de Goldoni mise en scène par Marc Paquien, avec Dominique Blanc et André Marcon dans les rôles principaux. Je jouais le rôle d’Ortensia. Le spectacle a été créé au Théâtre de Carouge, puis nous avons tourné en France, en Belgique... Nous avons donné deux cent trente représentations dont cent vingt-deux à Paris au Théâtre de l’Atelier. C’était une aventure magnifique. Mais je suis très heureuse et fière de rejoindre l’équipe qui a été constituée pendant la saison 13-14 à la Comédie : Brigitte Rosset, Camille Figuereo, Ahmed Belbachir, Michel Kullmann... Je suis ravie également de retrouver des metteurs en scène avec lesquels j’aime travailler. Hervé, mais aussi Jean Jourdheuil : Vie de Gundling... sera notre quatrième collaboration, après Le Loup et les sept Blanche-Neige d’après des sketches de Karl Valentin et Fantaisies-Kafka à la MC93 en 1993, puis Le Masque de Robespierre de Gilles Aillaud au Théâtre national de Strasbourg en 1996.


Propos recueillis par Hinde Kaddour

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