04/02/2015

LE ROI LEAR PAR LOUISE

A la fois conte initiatique, critique d'une société sans vérité, tragédie sans concession et portrait de l'homme et de ses vices, la tragédie du Roi Lear se veut épique, imagée, intense. C'est l'histoire d'un homme et de sa déchéance, mais aussi des rapports sociaux entre générations. Si l'homme est au centre, une société des apparences et des patriarches ne l'est pas moins, et c'est en ce sens que la pièce est aussi politique : il s'agit aussi d'un conflit entre ornements du pouvoir et des rôles sociaux et vérité de l'homme en tant que tel. D'où les travestissements et la folie, qui s'opposent à l'intransigeance d'une société codifiée. Mais dans la richesse de cette matière, il y a surtout le souffle épique qui porte la pièce et l'intensifie, la rend plus radicale et surtout, théâtrale. Epique, puisqu'au service d'une narration, d'une histoire qu'on raconte. Justement pour montrer la décadence d'un homme jusqu'à son rang le plus simple, le parcours initiatique de Lear passe par des images et des éléments mythiques, idéalisées, imaginaires, qui ont tous une fonction épique très claire. La pièce ne montre pas simplement la déchéance d'un roi, elle la raconte.



© Marc Vanappelghem


Dans la mise en scène d'Hervé Loichemol, les personnages sont tous soutenus par des acteurs talentueux, mais il m'a semblé que, si l'interprétation brillait, l'histoire et sa densité n'étaient pas réellement mises en relief et que, justement pour une pièce immense à plusieurs niveaux, la mise en scène manquait peut-être de dimension, voire de radicalité dans ses choix, tant au niveau de l'espace que dans le jeu. Il semblerait qu'Hervé Loichemol ait pris le parti de rendre aux personnages la complexité de leurs rôles en évitant de les catégoriser dans des schémas, par exemple, Goneril et Régane ne sont pas d'emblée perçues comme des personnages sournois et sadiques mais donnent l'impression d'être elles aussi victimes des circonstances. En fait, chaque personnage apparaît comme trop humain, presque trop proche de nous, alors qu'il semble que la pièce ne parle pas seulement de l'humain, mais le dépasse, en ce qu'elle raconte la déchéance d'un homme et les rapports d'une société patriarcale. Et puisqu'elle raconte, elle est spectaculaire. Certes, il serait frustrant de réduire une telle pièce à une seule lecture ou un certain parti pris, mais ce que raconte l'histoire aurait gagné à être plus souligné. L'aspect mythique de la pièce le souligne, mais la force du spectacle pourrait être encore plus à sa hauteur, pas seulement dans le jeu des acteurs, aussi dans leurs rapports, dans les effets scéniques et dans l'espace. Il en reste que chaque acteur interprète son rôle avec finesse, que le discours de Lear dans sa folie nous parvient de manière limpide et frappante, qu'il y a des moments de grande beauté ; on retient surtout la scène de la falaise entre Edgar et Gloucester et les derniers moments de Lear. Mais plus de radicalité dans les choix dramaturgiques auraient peut-être aidé des spectateurs non avertis, c'est la radicalité qui oppose les déclarations de Goneril et Régane à celui de Cordélia, la rigidité d'une société monarchique au néant de la lande et les apparats du pouvoir à la simplicité de l'homme.

Louise Decaillet

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