12/03/2015

CRITIQUE DE SPECTATEUR

« Le laboureur de Bohême » : une étonnante dispute humaniste.

« Le laboureur de Bohême », créé à L’Oriental de Vevey et représenté dès le 10 mars (*) à La Comédie de Genève, est un spectacle rare. Il se joue dans un espace théâtral très original, en parfaite symbiose avec l’action de la pièce, composé de deux rangées de spectateurs qui se font face. Tendue de noir, une allée les sépare et débouche sur un petit plan d’eau, scénographie inspirée du décorateur (et peintre) Roland Deville. Et c’est Simone Audemars qui signe la mise en scène d’une étonnante dispute.
Œuvre de l’auteur de langue allemande Johannes von Tepl, « Le laboureur de Bohême – Dialogue avec la mort » est une pièce qui a traversé les siècles (1401 !). Or, ce qu’elle nous dit des hommes et des femmes, de notre relation au temps et à la vie, de notre révolte face à l’inacceptable, paraît avoir été couché sur le papier hier. Fascinante modernité ! S’emparant des mots et des émotions qu’ils charrient avec férocité, Hélène Firla et Michel Voïta subliment une œuvre d’une incroyable intensité poétique. 

©Yann Becker
 Que met en scène « Le laboureur de Bohême » ? La révolte d’un homme qui, dans des circonstances tragiques, vient de perdre son amour. Un amour qui était tout pour lui : la vie, le jour et la nuit, le ciel et la terre. Comment survivre à la disparition de cet amour-là ? Avec des accents et des feulements de fauve blessé, Michel Voïta prend à partie la mort. Debout, droit dans son désespoir, il l’insulte, la menace, lui oppose la lumière du ciel. Quelque chose de si puissant surgit de lui qui laisse interdit le spectateur. Quant à la mort, qui n’a peur… de rien – Hélène Firla -, elle lui répond, explique, disserte et se justifie. Sur le fil de la sensibilité, la comédienne tient son rôle comme à distance et lui confère une dimension philosophique empreinte tout à la fois de cruauté et de drôlerie : une parole tranchante, acérée et rebelle,  à chacun son tour de manège.
Disparaissant dans l’entrelacs d’une sombre forêt (merci, la vidéo !), la mort abandonne le laboureur à sa solitude. Sur l’allée qu’il remonte seul à pas lents tombe des cintres une petite pluie de sable. Mystère de l’âme. Merci pour ce moment de vérité.

Patrick Ferla

Journaliste.

*  Jusqu’au 29 mars.

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