06/03/2015

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MINYANA (FIN)

L’importance des intérieurs, dialectique intérieur/extérieur
et appel de la nature.
Il y a des motifs récurrents dans mes textes : les saisons, la maison, la chambre, le jardin, l’intérieur et l’extérieur, les volets qu’on ouvre ou qu’on ferme. Drames Bref(s) 1 et 2 et La maison des morts sont en quelque sorte mes matrices, les textes où je me suis mis le plus à découvert après les grands monologues des années 80. Avec ces trois textes je suis revenu dans les intérieurs et j’ai alors fait une série d’intérieurs avec quelques déambulations extérieures. J’ai donc souvent ausculté les intérieurs, je les ai regardé de près. C’est mon univers, c’est ce qui m’a fabriqué je crois aussi, c’est ce qui à un moment m’a donné envie de peindre et de dessiner.


© Christophe Raynaud de Lage

Je suis incapable d’écrire ou de faire parler des gens qui seraient dans des bureaux, dans des industries, dans des salons grand bourgeois. Je ne sais pas faire ça. J’ai une espèce d’obligation qui me fait écrire, c’est de pouvoir évoquer la nature. C’est vrai que je parle rarement des villes, je ne suis pas un écrivain urbain. Je revendique mon attachement à la nature. Il y a toujours un contexte rural voir campagnard qui m’alerte, que je signale. En l’occurrence dans UNE FEMME c’est le fleuve, le bois – il y a dans mes pièces de plus en plus de petits bois ou de forêts. Pourquoi ? On ne va pas s’amuser à décrypter les inconscients… Mais je crois que c’est mon enfance aussi, une enfance semi rurale dans une ville qui était encore à l’époque un gros village. Les émotions que j’ai eues étaient à la campagne dans le village natal de ma mère en Franche-Comté. Je suis franc-comtois et j’habite en ville depuis 33 ans. Vivant à Paris j’ai besoin de convoquer mes images réconfortantes, des images qui pour moi fédèrent mes énergies et me font ensuite me déplacer vers ce qui m’a bouleversé.
La nature, qui dans mon esprit est une image réconfortante, acquiert un statut plus ambigu dans UNE FEMME. Qu’est-ce que c’est que cette fête païenne ? On ne sait pas. Qu’est-ce que ces boules de feu, ces applaudissements, ces coups de fusil, ces cris, ces appels ? Et cette forêt qui finalement engloutie Élisabeth… La nature semble déréglée, comme les personnages.

Cette façon que j’ai de faire communiquer librement intérieur et extérieur je la dois entre autres à Botho Strauss. La pièce de Botho Strauss qui m’a beaucoup ébranlé c’est Grand et petit où Lotte, par la fenêtre, interpelle (de l’extérieur vers l’intérieur) la belle dame et lui fait essayer des robes. Lotte se met à discuter avec cette dame qu’elle ne connaît pas, par la fenêtre, comme si ça allait de soi. Pour UNE FEMME plus particulièrement, il y a une image inaugurale : la séquence d’ouverture de Holy Motors de Leos Carax. C’est elle qui m’a éclairé et qui m’a donné le la de la pièce. On y voit dans son lit un homme en pyjama qui ouvre un mur-forêt, et c’est après avoir ouvert ce mur-forêt qu’il voit un monde. Il peut alors entamer une série de métamorphoses, passer par tous les états, les archétypes humains. C’était limpide, chez moi ce ne serait pas le début mais la fin de la pièce. Je savais donc qu’à la fin Élisabeth, la femme, entrerait dans la forêt, ça je le savais. Elle s’engouffrerait dans la forêt avec un grand soupir, une sorte d’orgasme. On peut donner à cette disparition dans la forêt les significations que l’on veut. Le plus évident c’est de la penser comme une allégorie de la mort. En même temps elle est dans mon imaginaire une sorte de métamorphose possible de l’être humain qui peut aussi se dire : « tiens, Temps je t’ai eu, mon destin je vais peut-être lui tordre le cou ». Ça peut être un pied de nez final amusant je trouve.

Pour terminer je pourrais dire que mon terrain de travail est celui là : les villages, les chambres, les êtres, les gens qui nous ressemblent.


Entretien avec Philippe Minyana
réalisé le 17 août 2013.

Propos recueillis par Maxime Contrepois.

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