05/03/2015

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MINYANA (SUITE)

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L’importance du grotesque.
On m’accuse de noirceur, c’est le premier retour des lecteurs. Je l’assume parce qu’ils lisent mal, parce que cet effroi que je montre s’accompagne inévitablement – comme le genre théâtral du drame – de drôlerie et de grotesque à l’infini (de chutes, de larmes, de crachats, d’insultes). C’est aussi pour ça que j’ai écrit ce texte pour Marcial, parce que les latinos-américains comprennent parfaitement ce que je fais, ils saisissent quasi naturellement l’association à faire entre le funèbre et la farcerie, entre la comédie et la tragédie. Je me revendique assez naturellement d’un esprit latino-américain ou belge. C’est sans doute pour ça que j’aime tant les tableaux de James Ensor, parce que les créatures peintes pleurent, grimacent et rient à la fois. On retrouve cette association dans mon écriture qui navigue entre les genres : trivialité et sophistication.


© Christophe Raynaud de Lage

Le laboratoire des formes de Philippe Minyana : la musicalité de l’écriture.
Je suis toujours extrêmement préoccupé par la façon dont je vais faire parler les personnages. Pour chacune de mes pièces c’est différent. Dans UNE FEMME, c’est comme dans les romans, ça passe par l’intensité de la voix ou les indications de rires ou de pleurs qui accompagneraient la parole. Les indications qui sont données en italique tout au long, à titre indicatif puisqu’elles constituent pour moi un protocole d’écriture nécessaire mais dont le metteur en scène peut s’affranchir à loisir, sont à penser en terme musical. Elles sont comme les indications d’une partition musicale. Dans la partition, comment le son s’inscrit ? Allegretto, allegro, forte ? Ce sont des indications qui peuvent renseigner le public sur une nécessité d’émotion, donné à suggérer le degré d’émotion du personnage.
Quand j’écris, je me préoccupe de re-trouver « la fluidité du fleuve qui coule ». Je cherche à dérouler une partition, un ensemble. Ce qui m’intéresse d’abord c’est le partitionnel, et pas simplement le sens. Je ne peux pas dissocier le sens du son, c’est le son qui doit faire sens. C’est pour cette raison que je pense que les comédiens doivent travailler mes textes page par page, et pas réplique par réplique. Et puis de plus en plus je travaille à l’économie des mots comme à un mouvement musical. Je pense que mon travail a en un sens à voir avec celui de Jon Fosse en tant qu’il peut être un récitatif, un lamento. Je procède par entassement de souffles, chaque note contribue à enrichir la précédente et la suivante.

Le texte ne doit pas être transporté comme une communication, une information. Il doit être une mélodie qui circule librement dans l’espace. Chaque texte possède un rythme, certes seulement sous-jacent, mais assez sensible pour être, comme dans un concert pop, reçu par les corps. [...]. Les bons textes vivent de leur rythme et distillent leur message à travers ce rythme et non par la transmission de l’information.[1]
Heiner Müller

Ce qui caractérise mon travail depuis les Drames Bref(s) de 1995, c’est à la fois la façon dont je fais parler les figures et la question du corps en émoi, du corps bouleversé.

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LA FIN DEMAIN!

Entretien avec Philippe Minyana
réalisé le 17 août 2013.
Propos recueillis par Maxime Contrepois.





[1] MÜLLER, Heiner, Fautes d’impression, textes et entretiens choisis par Jean Jourdheuil, Paris, l’Arche, 1991, p. 137.

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