04/03/2015

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE MINYANA (SUITE)

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Dans l’œuvre de Philippe Minyana il s’agit de thèmes universels, pas de sujets.
Le sujet te force à être sentimental, moral, à porter un jugement, à envoyer un message. Alors je ne traite jamais un sujet, mais des thèmes. Des thèmes universels qui permettent de saisir des gens dans des instantanés - c’est aussi pour ça que j’aime beaucoup le travail de Raymond Depardon, les aplats - : comment ils sont les gens ? comment ils parlent les gens ? de quoi ils parlent ? comment sont leurs émotions ? qu’est-ce qu’ils disent dans ces cas là ?

La chambre : un endroit polysémique.
J’avais un livre de peintures symbolistes de l’Europe du nord du 19ème siècle dans lequel il y avait une série de chambres avec lits et malades - moribonds ou morts - qui m’avait fasciné. Comme à cette époque, la mort est très présente dans nos vies actuelles. Radiographier nos chambres et partir de l’image de l’alitement c’est comme prendre la substantifique moelle de l’existence. Mais quelle existence ? Il ne s’agit pas de faire une saga, mais uniquement de voir ce qui se passe dans les chambres. La chambre pour moi est un endroit important, très important. C’est l’endroit où je vis le plus souvent finalement : j’y écris quelques fois, j’y lis beaucoup beaucoup et puis évidemment j’y dort.
La chambre est un endroit polysémique, c’est l’endroit où se passe beaucoup de choses importantes : la naissance, le coït, la maladie et la mort, le repos. C’est aussi l’intimité, l’intime, un endroit très intime. Je pense que c’est important la chambre.


Je crois que la chambre est aussi tout simplement un endroit pratique de l’observation. D’une certaine façon, si je veux bien voir les âmes de mes figures, alors je vais dans leur chambre. Il y a quelques années je découvre ce photographe, Gregory Crewdson. Et là je vois à nouveaux des chambres à n’en plus finir, des chambres avec tous les éléments de la chambre : le lit, la commode, les mules ou les savates, les vêtements qui traînent, un fauteuil, des fenêtres - et ce que l’on voit à travers ces fenêtres - et des gens qui sont en apnée, abattus, en attente. Chez Crewdson on retrouve la chambre comme lieu de l’érotisme mais aussi comme endroit de la mort. J’ai donc toujours cette sensation que la chambre serait un révélateur de l’Homme et de ses émotions ; comme si c’était là qu’on pouvait toutes les vivre. Un endroit de rassemblement, un endroit clé pour moi la chambre. Voilà, la chambre serait cet endroit essentiel où l’humain est révélé.


UNE FEMME travaille la question de la chute, de la fin de cycle, de la finitude.
Ce lieu du lit, comme cette imagerie de la personne qui gît et de l’accompagnateur, est devenu chez moi complètement allégorique. C’est l’allégorie de la vie et de la mort. On est là dans les thèmes fondamentaux du drame théâtral ou de la tragédie théâtrale. On naît en criant, on gazouille un peu, on tombe puis on meurt. De toute façon on va chuter – ce qui rappelle aussi la chute de l’ange. Il y a aussi cette idée universelle de destinée, d’inévitable, et bien évidemment aussi l’état de crise que suggère le fait de s’aliter. J’ai donc pensé à réarmer cette allégorie en faisant présider autre chose : chaque chapitre a une tête de chapitre qui évoque des sécrétions humaines, des fluides humains, des états excessifs. Sept vignettes qui choisissent de montrer l’acmé d’un moment, le moment fatidique ou fatal qu’est : je dois m’aliter, je m’alite.
Ce texte est donc une allégorie de fin de cycle, il est l’agrégation de moments de basculement qui disent quelque chose d’un maillage familial qui tombe en ruines. UNE FEMME est une pièce sur la finitude, une fable sur un monde malade. Et puis c’est inévitable, il suffit que je fasse parler des connaissances, des amis ou des camarades, pour qu’on me dise qu’un tel est hospitalisé, qu’un tel va mourir, qu’un tel a fait une chute. Ça fait parti de nos évènementiels banals je dirais, c’est la banalité aussi la maladie, la chute. C’est aussi ça vivre, vivre c’est mourir.

Dans UNE FEMME on saisit les gens dans leur moment de crise, on saisit par effraction les dernières palpitations du vivant avant de s’éteindre. Cette pièce présente des gens qui sont en combustion permanente, on les observe dans leurs soubresauts. Le théâtre fait voir ça, toujours, l’humain en crise ; sinon il n’y aurait pas de théâtre je crois.

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Entretien avec Philippe Minyana
réalisé le 17 août 2013.
Propos recueillis par Maxime Contrepois.


LA SUITE DEMAIN! 

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