23/03/2015

INTENTION DE MISE EN SCÈNE

C'est la dernière semaine pour assister à une représentation du Laboureur de Bohême et l'occasion pour nous de vous livrer les intentions de mise en scène de Simone Audemars:

Origine
Je côtoie Le Laboureur de Bohême depuis plus de cinq ans. À la suite de la création de La Mastication des morts de Patrick Kermann à la Grange de Dorigny, Michel Voïta m’a invitée à prendre connaissance de ce texte. Je l’ai lu dans la version de Dieter Welke et de Christian Schiaretti. Si la thématique m’a profondément intéressée, la traduction proposée m’a laissée sur ma faim. Très vite je suis arrivée à la conclusion qu’un travail approfondi devait être mené sur et autour du texte et qu’il était nécessaire d’en proposer une nouvelle version. J’ai confié cette tâche à Eva Faerber, une amie historienne et grande connaisseuse de la littérature allemande. Elle a donc saisi son bâton de pèlerin et est partie sur les traces de Johannes von Tepl. Sa réflexion, son érudition, les échanges que nous avons eus m’ont progressivement sensibilisée aux problématiques traitées dans Le Laboureur de Bohême et n’ont fait que renforcer mon désir de porter ce texte à la scène. La découverte au printemps 2013 de l’excellente traduction de Florence Bayard me permet de réaliser enfin mon projet.
Le Laboureur de Bohême fait partie d’un triptyque autour de la mort : débuté par La Maladie de Sachs de Martin Winckler en 2006, il s’est poursuivi en 2008 avec La Mastication des morts de Patrick Kermann.

La première année de mon existence m’a conduite à fréquenter à de multiples reprises la clinique infantile de Lausanne pour des séjours prolongés. Dans les années qui ont suivi, des contrôles et soins fréquents ont marqué les premiers temps de ma vie. Mon corps et mon esprit se souviennent de moments d’extrême fragilité. Une inquiétude et une fébrilité persistantes ont progressivement trouvé leur apaisement dans la pratique théâtrale ; l’isolement temporaire au sein de l’espace-temps, la fréquentation des fantômes ont su calmer mon esprit.

Je garde également encore en mémoire, les longues stations debout devant les portes des abattoirs de ma commune. Sur le chemin de l’école, nous nous arrêtions fascinés, assistions au débarquement des bêtes, à leur enfermement derrière de lourdes portes en bois. Nous entendions le coup de feu qui signifiait la mise à mort cachée de l’animal. Une fois les portes rouvertes, une fumée se dégageait et la bête était équarrie sur des crochets. Je me souviens duboucher qui nous lança aux pieds un œil de bœuf pour nous faire déguerpir.


La Maladie de Sachs traitait du rapport du médecin à son patient dans un excès d’empathie, La Mastication des morts parlait du passage de la vie à la mort. Le Laboureur de Bohême, quant à lui, aborde la douleur des survivants, associée à une interrogation philosophique autour de la mort. J’ai abordé ces deux premiers textes en plaçant la question de la théâtralité au cœur du dispositif interprétatif et scénographique. Le Laboureur de Bohême ne fera pas exception à la règle. « Dans un monde – le nôtre – qui exclut la mort comme une anomalie de mauvais aloi au profit d’une vie définie mensongèrement comme devant être saine et consacrée au profit, à l’actif, au résultat, à la rentabilité, au rationnel, il est primordial de montrer un rituel où la vie est rééquilibrée par la juste place rendue à la mort dans la vie elle-même. »

Fable
Noir. Coup de tonnerre. Cris, peut-être. De derrière un rideau, d’une coulisse, un homme sort, entre en scène, portant une bougie. Il traverse la salle, le plateau, la flamme vacille. Il ne sait où il va, il erre. La fête aurait dû être belle. Tout a été préparé pour l’accueil de l’enfant à venir. Et puis, c’est l’accident. L’arrivée de l’enfant entraîne la mort de sa mère et la sienne. Perdu, l’homme avance dans une semi-obscurité jusqu’à ce qu’il butte sur la Mort. Cette dernière, trône, assurée de son pouvoir. Elle est installée sur un petit tréteau qui la détache du sol. La colère du Laboureur est à son comble. [...]

Les conditions de la représentation
La communauté est là, assemblée autour du veuf, elle forme un cercle autour de lui et l’accompagne dans son deuil. Elle assiste à sa douleur, à son combat contre la Mort. La prise en compte de la disparue doit être traitée : cette présence de l’absente, quel que soit son traitement, explicitera la prise de parole du Laboureur. Il convoque la Mort parce que désormais la solitude est sa seule compagne.

La mise en jeu d’un rituel
« Le rite a pour fonction principale d’ancrer le défunt dans sa société, de garantir son souvenir et son nom et de lui offrir un “ logement ” adapté à sa nouvelle situation. Même mort, il continue ainsi d’appartenir à sa communauté. Il a aussi pour effet d’organiser la culpabilité du groupe et de la structurer en gestes pour permettre aux survivants de s’affranchir du défunt, de retrouver la permission de vivre, voire de se remarier. Une fois le seuil de la mort franchi, et les rites respectés, la porte se referme, le temps peut se remettre en route et la vie reprendre son cours]. » Je n’imagine pas l’échange entre le Laboureur et la Mort comme une vulgaire partie de ping-pong. Pendant son long échange avec la Mort, le Laboureur accomplira certains gestes rituels en complicité ou non avec le public. Ce rite funéraire laïc, à inventer, ponctuera cette veillée funèbre.

La sensibilité du public
Le chemin sensible que va suivre le Laboureur, c’est également celui que va suivre le public. Entraîné passivement dans cette bataille verbale, il va naturellement apprécier les arguments des deux protagonistes et chercher à se situer. À la fois spectateur et acteur, je souhaite que le temps d’une représentation, son empathie s’affine et que son appréhension de la mort se transforme.

L’adresse
Le livret s’ouvre sur une adresse : celle du Laboureur à la Mort. Cette situation de départ conditionne la représentation. Sensible au moindre mot, chacun puisera en lui les forces nécessaires pour mener à bien cette joute oratoire. Très près des interprètes, le public appréciera la prise de risque que suppose ce type de jeu : une tension du corps et de l’esprit totalement mobilisés pour faire sensiblement plier l’autre à ses arguments. Rien ne pourra être anticipé par le comédien, tout sera à inventer dans le présent de la représentation.
L’adresse se hasardera également en direction de la salle. Le public, l’assemblée, est à prendre en considération. Un des leurs est en situation de faiblesse et à travers le drame personnel du Laboureur, c’est l’universalité de la condition mortelle de l’homme qui est en jeu.

Le jeu
« Je crois qu’un spectacle doit autant abolir sa matière que la créer. Elle est intéressante si elle est créée dans l’idée de sa propre destruction. D’ailleurs le théâtre c’est une vie qui se crée d’instant en instant. Chaque instant porte sa fin et porte en même temps la naissance de l’instant suivant. Ce n’est qu’une série de créations et de destructions. »
Un jeu composé de silences, de sons singuliers. Une partition d’une extrême musicalité. Créée par les comédiens dans l’instant de la représentation, elle sera l’expression de leur perméabilité à l’autre et au sujet traité. Écrite pour disparaître à peine proférée, elle témoignera elle aussi de la réalité de la mort.

Simone Audemars


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