16/03/2015

LE PROJET PAR SIMONE AUDEMARS

ACTUALITÉ DU PROPOS Appréhension de la mort au Moyen Age
Si la peste dévastait la population au Moyen Age, si la mort fauchait sans distinction, aujourd’hui ce sont les cataclysmes naturels qui sont cause de grandes dévastations avec leur cortège d’incompréhension.
L’homme du Moyen Age ne comprenait sans doute pas les raisons qui le privaient de ses bien aimés, mais sa pratique de la religion chrétienne donnait un sens à ces disparitions. Sa foi reposait sur les notions du péché originel, de la rédemption, et de la réalité post mortem, celle du purgatoire, de l’enfer ou de la vie éternelle.
Il s’agissait surtout de bien mourir, ce qui n’est pas le cas de Margaretha dans Le Laboureur de Bohême, morte en couches avec l’enfant qu’elle portait. « Bien mourir c’est partir sans précipitation, en ayant eu le temps de «planifier» sa vie dans l’au-delà et d’achever son existence selon les règles de la société à laquelle on appartient. »
Ainsi, assurer un bon passage pour le trépassé est également l’affaire de la communauté. C’est elle qui participe aux obsèques, à l’accomplissement des rites. Elle est donc concernée par le statut post mortem du disparu.

Appréhension de la mort aujourd’hui
 Cachée, honnie, la mort ne se voit plus, ne se sent plus, ne se réfléchit plus. Voici ce qu’en dit Alix Noble Burnand, thanatologue : « Depuis les années1950, on constate que la mort devient progressivement un tabou. D’abord on ne la voit plus. Retirée des lieux de vie, elle quitte la maison pour aller se cacher au fond des buanderies des hôpitaux. […]
Les rites traditionnels sont tombés en désuétude, mal servis par des pratiques religieuses sclérosées, peu soutenus par une prêtrise qui n’en comprenait pas les enjeux. Le mourir est devenu progressivement affaire de spécialistes qui déchargent les familles de tout tracas, du choix des cercueils au faire-part mortuaire, en passant par la cérémonie.
Il quitte aussi le cercle social. Les morts se taisent, ils ne laissent même plus de trace : on les enterre dans l’intimité ou on disperse leurs cendres, sans que le tissu social en soit averti. On meurt sans bruit, à l’insu des vivants.
Quant aux endeuillés, non reconnus, ils ne peuvent être identifiés comme tels ; ils camouflent leur chagrin et ne bénéficient souvent d’aucune aide spécifique. Ils ne la demandent d’ailleurs pas. […] Une société qui relègue la mort au rang de tabou se prépare de difficiles lendemains : à vouloir taire la mort, on risque bien de tuer la vie. » 

 Les soins palliatifs : dénoncer un déni de mort
Ce qui reste pérenne tant au Moyen Age qu’à notre époque, c’est qu’une des plus grandes angoisses de l’homme face à la mort, ce n’est pas le fait de mourir mais le fait de mourir seul. Cette solitude est très présente dans nos sociétés économiquement développées. Si la peste ne nous tue plus, c’est le cancer, la démence, les pathologies cardiovasculaires et respiratoires qui frappent en masse. Il y a de cela 10 ans, en pionnier, le Canton de Vaud a mis sur pied des unités de soins palliatifs. «Ces derniers sont nés d’une dénonciation du déni de la mort et de l’abandon des mourants, dans le but de remettre la mort au coeur de la vie tout en soulageant les patients. » 

Choisir le jour de sa mort : le suicide assisté
 Parallèlement aux soins palliatifs, un autre modèle est aujourd’hui proposé aux personnes incurables, celui de choisir, en toute maîtrise, le jour et l’heure de leur départ. Si cette solution soulage les souffrants, elle n’épargne pas les proches qui sont contraints à adopter un comportement qui ne correspond pas toujours à leurs convictions.
« La souffrance spécifique des proches, liée à la perspective de la mort et à leur participation à la préparation du suicide a de la peine à être exprimée. […] Leur loyauté, épanouie ou contrainte, dure bien au-delà de la mort et empêche l’élaboration d’un discours sur leur propre vécu.
L’extrême particularité de la participation au suicide assisté nécessite de grandes précautions et manœuvres de protection pour éviter un remord impossible à vivre. […] Certains proches ont choisi de cacher le suicide assisté à leur entourage, mais ont aidé à la réalisation de ce dernier. Ils vivent deux réalités, celle de leur deuil personnel et celle de l’histoire qu’ils racontent à leurs enfants ou à leurs amis.»

Une mort sans corps
 Les catastrophes naturelles privent les proches des corps de leurs enfants, parents, amis. Enfouis à jamais, emportés par les eaux, ces corps n’auront jamais de sépultures. Pour les proches, le processus de deuil sera compromis, voire difficile. Via le petit écran, nous assistons, impuissants, à la colère et au chagrin de ceux qui ont tout perdu. Cette mort, réduite à deux dimensions ne nous touche que par média interposé. Que comprenons-nous réellement de la douleur et de l’incompréhension de ces endeuillés ?
Le Laboureur de Bohême, à sa façon, remet la mort au cœur de la vie dans la réalité du théâtre. Mettre ce texte en scène, c’est inviter la communauté des hommes à s’interroger sensiblement sur la place qu’a la mort dans chacune de nos existences.


Simon Audemars 

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