13/04/2015

LE THÉÂTRE DES APPARENCES



Le monde du « procès » est un monde d’apparences trompeuses. Mais il a ceci de particulier que, quand une apparence se trouve dénoncée comme telle et s’effondre, elle ne dévoile pas pour autant une vérité jusque-là cachée derrière elle : elle ne révèle qu’une autre apparence, tout aussi « naturelle » et « vraisemblable » que la précédente, et tout aussi improbable. Ce qui est ainsi tour à tour dissimulé et révélé, ce ne sont jamais que des faux-semblants, qui recouvrent les uns les autres à l’infini.

Le monde est ainsi structuré en cercles concentriques, comme la capitale dont jamais le messager de l’empereur[1] ne pourra franchir les innombrables enceintes successives, ou comme le sanctuaire de la Loi[2], où il faudrait pénétrer en passant d’innombrables portes en enfilade. Poudrant, l’empereur a bel et bien confié un message au porteur qui s’épuise en vain pour l’apporter au sujet obscur qui l’attend sur les confins de l’empire. Pourtant, les portes de la Loi laissent bien filtrer une lueur qui émane du saint des saints. Ce n’est donc pas que la vérité n’existe pas : c’est que jamais elle ne nous parviendra, ou que jamais nous n’y accèderons. À perpétuité, nous sommes condamnés aux apparences.


C’est pourquoi ce monde paradoxal est un théâtre. Joseph K. le soupçonne souvent lui—même. Dès les premières pages, où il pense qu’on lui joue une farce et que son arrestation n’est qu’une comédie montée par ses collègues (et que, même une fois cette hypothèse démentie, il pourra rejouer à Mademoiselle Bürstner comme sur une scène) ; jusqu’à son exécution, qu’il juge confiée à deux mauvais acteurs. Bien des lieux sont décrits comme des théâtres : la salle d’instruction, avec son public houleux et ses claques rivales ; la banque, non point lieu de commerce, mais décor d’affrontements proprement dramatiques ; la cathédrale, dont la nef déserte est un théâtre vide. Le monde est plein de spectateurs, aux fenêtres et derrière les portes, et tous les personnages prennent la pose, forcent la note, font leur numéro. Parfois, on les sent prêts à cligner de l’œil au moment même où ils semblent se piquer au jeu.

Kafka avait un sens aigu du langage du corps, dont il usait lui-même dans la conversation. Dans ce roman, il prend grand soin d’assortir beaucoup de répliques, même parmi les plus ratiocinantes et les plus abstraites, de notations précises concernant le ton, la mimique, les regards, les gestes, les déplacements. Il y a dans Le Procès, où le dialogue tient tant de place, une minutieuse dramaturgie, qui est précisément mise au service de la démarche hypothétique et du paradoxe des apparences. Tantôt le jeu de scène est tellement en accord avec les propos tenus qu’il paraît excessivement conventionnel et rend leur véracité suspecte ; tantôt au contraire il semble démentir les paroles et, une fois encore, on ne sait plus où en est la vérité ; tantôt encore c’est le geste qui est en lui-même ambigu !... Kafka excelle dans ces notations brèves et acérées, où il apporte manifestement le plus grand soin. Sans doute n’a-t-on pas prêté suffisamment attention, dans l’œuvre de Kafka et dans Le Procès tout particulièrement, à cette dimension dramaturgique de l’art du romancier.

Elle va pourtant de pair avec deux faits bien connus, qui sont extérieurs à son œuvre, mais qui l’éclairent et qu’à son tour elle reflète. Je songe d’abord à tout ce temps que Kafka a passé (comme en témoignent abondamment ses Journaux) en compagnie du comédien Jizchak Löwy et de sa troupe, auxquels le romancier porte autant d’intérêt technique que d’amitié. Et je songe d’autre part à ces nombreux dessins de Kafka : silhouettes filiformes, simplifiées à l’extrême mais toujours manifestement guidées par le souci d’exprimer (en l’exagérant) l’essentiel d’un geste. Et cet essentiel, c’est plus d’une fois son ambiguïté : tel petit personnage de fil de fer à la fois avance et recule, prend et lâche, menace et fuit, etc. Toute cette théâtralité axée sur le geste expressif et sur son ambiguïté intrinsèque (ou son rapport ambigu à la parole) se retrouve à chaque page du Procès, où elle manifeste constamment la paradoxale ambiguïté du monde où se débat Joseph K.

[…]


LORTHOLARY, B. (1983) Présentation. In : KAFKA, F. (1983) Le Procès. Paris : Flammarion. pp 7-21



[1] Dans un récit de deux pages intitulé « Un messager de l’empereur » et publié du vivant de Kafka.
[2] Voir la parabole du gardien de la Loi et son exégèse par l’abbé, dans le chapitre « Dans la cathédrale ». Kafka avait publié la parabole seule, intitulée « Devant la Loi ».

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