16/09/2015

DU MYTHE A L'OEUVRE DE CHRISTA WOLF

 
© Marc Vanappelghem

Le monologue de Cassandre est construit sur le principe d’un va-et-vient constant entre le présent, le passé, et le futur dans le passé (les prédictions de jadis). 

Wolf y réinterprète le mythe antique pour se concentrer sur trois points essentiels : le récit des vaincus tel que donné par Cassandre la Troyenne (qui diffère de beaucoup du récit d’Homère – épique, héroïque, et de surcroît le récit d’un grec, le récit des vainqueurs), la situation de la femme dans l’Histoire, et les origines de la guerre. Elle y contredit la version de la guerre de Troie donnée par Homère en insistant notamment sur le sort réservé aux femmes (mises à l’écart, la plupart du temps réduites en esclavage sexuel) et en montrant une guerre qui n’a plus rien d’une suite de vaillants exploits de héros masculins. De cette double démarche, Étienne Wolff analyse plusieurs détails, et tout d’abord la mise à l’écart de Cassandre : « Cassandre admet qu’elle a souhaité devenir prêtresse en supplantant Polyxène pour "avoir plus de pouvoir", que c’était pour elle, dans un monde masculin, la seule solution. Mais elle a échoué. D’abord parce que le rôle qu’elle aurait pu jouer en période de paix, elle ne peut l’exercer en temps de guerre, car la guerre marginalise les femmes ; ainsi Hécube est-elle exclue des délibérations du conseil, parce que "ce dont il faudra parler au conseil maintenant, pendant la guerre, ce n’est plus l’affaire des femmes". […] Ensuite parce qu’en se dressant contre la politique officielle de Troie (elle tente d’empêcher le départ de Pâris pour la Grèce ; recommande un compromis avec les Grecs plutôt qu’une guerre qu’elle sait perdue ; critique le projet de tuer Achille par la ruse), Cassandre se voit privée des avantages de son statut de prêtresse, s’isole et finit par se faire emprisonner […]. Après s’être ainsi désolidarisée des siens, elle est conduite à fréquenter non plus la société du palais, mais des groupes marginaux : […] les Amazones, ouvertement hostiles aux hommes […]. Deux hommes seulement échappent à cet antagonisme des sexes : le vieil Anchise, qui est lui aussi opposé à la politique du palais […] et Énée, "âme de Troie", dont Christa Wolf fait, de manière originale, le seul amour de Cassandre […]. La prêtresse refuse cependant de fuir avec lui au moment de la chute de la ville. […] Les personnages masculins sont particulièrement malmenés. Ainsi Hector, qu’on croyait un vaillant combattant de toujours, est ici un garçon dorloté et maintenu en enfance, qui est promu malgré lui au rang de héros […] ». Agamemnon, le roi des rois, a un mal de mer qui le rend impuissant. « Achille est le plus maltraité, le héros de l’Iliade devenant ici une brute sanguinaire et un pervers sexuel (il est généralement appelé "Achille la bête") […]. »
Wolf détruit les héros, détruit l’admiration que nous portons aux héros, rompant ainsi avec l’un des canons essentiels de l’esthétique du réalisme socialiste, comme l’avait d’ailleurs fait Brecht avant elle – « Malheureux le pays qui a besoin de héros » disait le Galilée de Brecht. 

Hinde Kaddour

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