21/09/2015

ENTRETIEN AVEC HERVÉ LOICHEMOL


Tu as créé en 2013 Siegfried, nocturne, de Michael Jarrell et Olivier Py à la Comédie. Ce fut un succès. Cassandre est une œuvre du même type : un protagoniste et un orchestre. L’opéra à une voix – chantée ou parlée, parlée dans ce cas – est un genre qui te convient bien ?
Découvrir des territoires nouveaux, c’est sans doute ce que j’aime dans ce métier. Se retrouver démuni, un peu perdu dans un paysage… dans la vie quotidienne, ce n’est pas une situation que j’affectionne particulièrement, mais au théâtre, oui. La recherche devient nécessaire et l’invention possible.
C’est le cas avec les monodrames, ou « opéras à une voix », de Michael Jarrell. Ce genre – non canonique, presque bâtard – me contraint à penser autrement, à abandonner des positions établies, des réflexes, des habitudes, à être en éveil, en alerte.
Les œuvres de Jarrell sont portées par une grande ambition : l’aspiration à un dépassement, à une élévation – une transcendance, si on veut. J’ai besoin de vérifier que ce niveau-là existe, qu’il y a quelque chose de plus grand que le sujet – la poésie et le commun par exemple –, que nous pouvons tenter d’y accéder.
La Cassandre de Jarrell est inspirée de la Cassandre de Christa Wolf.
Je ne mets pas en scène la Cassandre de Christa Wolf, mais le regard que Jarrell porte sur cette œuvre. Son rapport au texte, son interprétation. Ses choix conditionnent – dans le meilleur sens du terme – le travail du metteur en scène. C’est une contrainte que j’apprécie. J’observe, partition en main – quoique je ne sois pas musicien – comment, chez Jarrell, la parole est devenue musique. Comme dans la littérature, comme dans les grands textes du répertoire – Racine, Claudel ou Hugo par exemple –,  on ne peut séparer durablement le contenu et la langue, « le fond et la forme ».

 © Marc Vanappelghem

Fanny Ardant va interpréter Cassandre. Comment cela s’est-il décidé ?
C’est Michael m’a parlé de Fanny Ardant. Elle avait donné Cassandre à plusieurs reprises en version concert, il l’avait trouvée formidable. Je me suis procuré l’enregistrement réalisé à Paris, et j’ai eu la même réaction que lui. J’ai donc rencontré Fanny, nous nous sommes très bien entendus, je lui ai dit tout le bien que je pensais de la version concert, elle m’a dit son désir d’aller plus loin. Tout a été extrêmement simple.
Je l’ai revue à Riga, où elle jouait avec Gérard Depardieu La Musica deuxième de Marguerite Duras. Je l’avais, comme tout le monde, admirée dans La Femme d’à côté, dans Vivement dimanche et dans d’autres grands films, des souvenirs cinématographiques inaltérables, mais je ne l’avais jamais vue au théâtre. Dans La Musica deuxième, elle était d’une finesse, d’une subtilité, d’une économie de moyens... elle était simplement stupéfiante.
Peux-tu nous en dire plus sur l’œuvre elle-même, sur l’histoire ?
Dans le montage opéré par Jarrell, Cassandre est prise une heure avant sa mort. Elle est prisonnière d’Agamemnon à Mycènes, elle sait qu’elle va mourir. Elle repense à sa vie, les souvenirs surgissent.
Le rapport au temps est décisif : il y a le présent et le compte à rebours avant la mort ; le passé tumultueux qui revient ; dans ce passé, les prédictions de Cassandre, la justesse de ses prédictions et son impuissance à changer quoi que ce soit. Mais il y a aussi l’impossibilité pour elle de savoir ce qui viendra après la mort. La prophétesse qui a le don, sinon de voir l’avenir, en tout cas de l’entrevoir, achoppe, bute sur « l’instant de [sa] mort » (la formule est de Blanchot).
Cassandre offre une réflexion sur la guerre.
Plus précisément sur le mensonge qui conduit à la guerre. Dans Cassandre, comme dans le mythe, ce qui préside à la guerre de Troie, « l’élément déclencheur », est Hélène. Or elle n’existe pas – c’est dit plusieurs fois dans le texte. L’existence d’Hélène est le mensonge politique à l’origine de la guerre entre Grecs et Troyens. Michael a entrepris cette composition après la guerre du Golfe et au moment de la guerre en ex-Yougoslavie, toutes deux fondées sur une série de mensonges avérés.
La ligne de fond de Cassandre, c’est que toutes les guerres naissent d’un rapport falsifié à la vérité. Notre siècle en a d’ailleurs encore connu un exemple fameux lors de la guerre d’Irak, avec le mensonge sur la détention par ce pays d’armes de destruction massive – raison invoquée par les États-Unis et le Royaume-Uni pour justifier leur intervention.
Il y là un discrédit de la parole politique qui a des conséquences que nous pouvons quotidiennement vérifier et qui font le lit des discours les plus répugnants qui fleurissent aujourd’hui.
Il y est aussi question d’amour dans Cassandre...
D’un amour formidable. Celui de Cassandre et Énée. La première fois qu’Énée rencontre Cassandre – ils ne se sont jamais vus – il lui dit : « Pardonne-moi, je n’ai pu venir plus tôt. » Peut-on imaginer plus belle déclaration d’amour ?
... et d’enfermement.
Cassandre est prisonnière d’Agamemnon à Mycènes. Or elle a déjà été incarcérée chez les Troyens. On s’aperçoit, au fil de l’œuvre, que Cassandre a toujours été enfermée, enfermée dans son refus du mensonge, enfermée parce que personne ne l’a jamais crue.
C’est la malédiction d’Apollon : « Apollon te crache dans la bouche ».
Apollon offre à Cassandre le don de divination, mais, parce qu’elle se refuse à lui, lui crache dans la bouche – ce qui l’empêchera à jamais de se faire comprendre ou d’être crue.
Cassandre sait l’avenir, mais n’empêchera rien. Ce qui fait écho à notre propre situation. À notre sentiment d’impuissance face à un monde dont nous devinons qu’il court à la catastrophe. À nos « plus jamais ça » que nous ressassons indéfiniment.
Cassandre occupe une place paradoxale au cœur de la cité : fille de roi et prêtresse, elle est dedans et dehors, toujours un peu à côté, en décalage. C’est de cette position indécise, instable, qu’elle nous fait entendre la petite voix, essentielle, fondatrice, qui refuse le mensonge et incarne une forme de droiture. Elle ne fait pas preuve d’un courage extraordinaire, elle a peur, ne se donne pas en exemple, et n’a aucun goût pour l’héroïsme. Mais, devant le mensonge et ses inévitables conséquences, elle refuse l’acquiescement, l’assujettissement et devient un pur refus, un « non » intégral. Ce qui donne à cette œuvre son ouverture et sa lumière.
Cassandre me fait un peu penser aux lanceurs d’alerte qui rendent publics des secrets d’État, n’attendent aucun profit personnel de leurs révélations, ne sont pas écoutés et sont condamnés. Ils questionnent l’acte politique, et distribuent autrement les places dans la cité. 

Propos recueillis par Hinde Kaddour

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