18/09/2015

UNE DÉNONCIATION DE L'OPPRESSION POLITIQUE EN RDA

Cassandre, dans le texte de Wolf, est un symbole de la résistance non à la seule guerre de Troie, mais à toutes les guerres, et notamment à celle qui menaçait alors d’éclater alors entre l’Est et l’Ouest (nous sommes au début de l’administration Reagan, en pleine escalade de la Guerre froide). Le texte de Christa Wolf a été écrit – et entendu – comme une dénonciation, en termes très vigoureux, de l’oppression politique qui régnait alors en RDA. Le travestissement antique, dernière concession à la censure, est des plus transparents. Michel Kauffmann en livre quelques précisions : « L’enchaînement funeste qui conduit à la destruction de Troie est imputé au personnage, créé par Christa Wolf, d’Eumélos, qui prendra le pouvoir réel à la faveur de la guerre et dont les méthodes sont celles de la dictature moderne. C’est ainsi que son "réseau de sécurité" – allusion évidente à la Stasi – s’étend peu à peu à toute la ville. La population est étroitement contrôlée par ses agents. Surtout, l’opinion est manipulée par un discours officiel orienté et encadré par des "Sprachregelungen" ("chants parlés") euphémistiques ou péjorantes. L’échec des missions diplomatiques troyennes (les "trois navires") est ainsi travesti en succès, et la population préparée à la guerre par un "Sprachkrieg" ("langage - ou discours - de guerre") savamment orchestré […] »

Avec Cassandre, Christa Wolf montre comment le discours officiel se substitue à la réalité, comment le faux devient indiscernable du vrai, et inversement, comment la vérité est systématiquement masquée, étouffée, reniée, au point de prendre toutes les allures du mensonge. Entre ces deux pôles qui s’attirent au point de se substituer l’un à l’autre, Cassandre incarne une troisième voie : « Pour les Grecs, il n’y a que la vérité ou le mensonge, c’est juste ou c’est faux, la victoire ou la défaite, l’ami ou l’ennemi, la vie ou la mort. Ils pensent d’une autre façon, ce qu’on ne peut voir, sentir, entendre, toucher n’existe pas. Ce qui est écrasé entre leurs notions tranchantes, c’est l’autre élément, le troisième terme, vivant et souriant, qui est capable de renaître sans cesse de lui-même, qui ne se divise pas, esprit dans la vie, vie dans l’esprit. » Au discours, à la manipulation par le discours, Christa Wolf oppose le droit à la subjectivité, à « l’authenticité subjective», un droit pour lequel elle plaide depuis la fin des années 1960 (avec la publication de son roman Nachdenken über Christa T.) et qu’elle revendiquera durant toute sa vie d’écrivain. 

Hinde Kaddour




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