02/10/2015

CAVALIER DE L'APOCALYPSE

Après avoir vu de près certaines des horreurs de son temps, Louis Destouches a voulu les dénoncer dans un livre coup de poing écrit dans un style nouveau, qui ressemble à la parole, mais qui est extrêmement travaillé, rien à voir avec des propos jetés au vent, chaque phrase du livre étant composée de mots forts, assemblés comme des notes de musique, un peu comme on respire, avec un mélange d'émotions, de poésie et de cocasserie comme on en avait jamais vu.

Ce médecin habitué des salles de garde, où l'on n'a pas l'habitude de mâcher ses mots ni de faire dans la dentelle, va ainsi inventer ce qu'il appelait « l'émotif rendu », qui consistait à faire passer l'émotion avec des mots, en évitant de décrire ou de raconter, comme on le faisait encore à l'époque, Céline considérant que le cinéma avait tué le roman comme le jazz avait tué la valse lente, Voyage au bout de la nuit commence par une virulente dénonciation de la guerre, fondée sur les souvenirs des combats auxquels il a participé, dans les Flandres, dès le début de la Grande Guerre, avec son régiment de cavalerie lourde, le 12e Cuirassiers, et au cours desquels il a été gravement blessé.

Revenu de la guerre mutilé dans sa chair et dans son esprit, Céline en a dénoncé la monstruosité, comme il dénoncera les injustices de la colonisation à laquelle il a participé ensuite, dans la forêt camerounaise, de juin 1916 à avril 1917. Envoyé en mission aux États-Unis par la SDN, en visite aux usines Ford à Detroit, il découvrira une autre forme d'esclavage, l'exploitation de l'homme par l'homme, à l'aide de machines.
C'est le monde que Charlie Chaplin allait illustrer, quelques années plus tard, dans Les Temps modernes, celui du prolétariat victime du capitalisme.

Voyage au bout de la nuit eut un retentissement considérable. Certains critiques étaient révoltés, Comoedia titrait « Contre le roman de l'abjection », d'autres évoquaient « une épopée de la bassesse » , mais Georges Altman dans la revue Monde du 29 octobre 1932 saluait « un livre neuf et fort » et Charles Plisnier dans Le Rouge et le Noir écrivait : « Le livre de M. Louis-Ferdinand Céline est un long cri qui n'a pas fini d'ébranler les hommes », sans compter Ramon Feruandez dans Marianne, Noël Sabord dans Paris- Midi, Jean Pallu dans Cahiers du Sud et quelques autres qui avaient mesuré la nouveauté et la force du roman qui est unanimement reconnu aujourd'hui comme le principal roman français ou l'un des principaux romans français du 20e siècle.

Traduit dans toutes les langues, y compris en catalan et en hébreu, Voyage au bout de la nuit poursuit sa course et, plus de quatre-vingts ans après sa publication, il s'en vend encore en France, et donc sans compter les ventes à l'étranger, près de 40’000 exemplaires par an, principalement dans la collection Folio et dans l'édition de la Pléiade.

Gibault, François, « Cavalier de l’apocalypse »
Le Monde /Hors-série Louis Ferdinand Céline, juillet-août 2014, pp 10-11 

La proposition scénique que vous découvrirez s’attarde sur le début du roman, sur les huit premiers chapitres

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