14/10/2015

ENTRETIEN AVEC HENRI GODARD - DERNIÈRE PARTIE

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Sur ce point, on peut sans doute conclure, par euphémisme, que la contestation de l’ordre social n’est pas l’aspect le plus intéressant de son œuvre. L’essentiel est ailleurs, heureusement.
Ce qu’il conteste au fond, par son style même, c’est l’ordre existentiel. Le cœur de son imaginaire est dominé à la fois par une haine de la mort et une haine de la matière, qui en est, pour lui, l’équivalent concret. Je crois que ce n’est pas aller trop loin que de dire que la phrase écrite classique, enfermée entre eux points, lui apparaissait comme une sorte de bloc. Autrement dit, quand il rompt l’unité, il le fait pour introduire du nouveau dans la prose, mais aussi pour satisfaire en lui quelque chose qui ressortit à la volonté d’écarter l’oppression de la matière, du solide, de ce qui pèse. On connait son mot : « Les hommes sont lourds. » Il aurait pu dire la même chose de la phrase. Et la lourdeur, pour faire un raccourci, c’est la mort.
Ce qui me convainc de manière toujours égale de la réussite et de l’importance de Céline comme écrivain, c’est le sentiment du double-face de l’imaginaire et du style. Tout – thèmes, images, langue, style… - converge vers une même obsession, une même haine pour tout ce qui, concrètement, enferme et écrase, tout ce qui est trop compact, et une même joie devant ce qui effrite ou fait exploser la matière, fût-elle celle de la phrase écrite. C’est ce qu’il veut dire quand il compare son style à une dentelle, matière qui ne fait apparaître le plein que par le vide. On peut aussi penser son goût pour la légèreté, la lutte contre la pesanteur qu’incarne la danse.

 Comment nommer ce qu’il oppose à la pesanteur ? S’il la détruit, que recrée-t-il à la place ?
Une fluidité. J’ai parlé de la discontinuité qui caractérise son style, mais il faut voir qu’il retrouve une forme d’unité par la régularité rythmique. Les segments qui, chez lui, remplacent, ou font exploser, la phrase se trouvent avoir toujours plus ou moins sept ou huit syllabes – compte tenu de la prononciation populaire -, qui sont la base de ce qu’il appellera sa « petite musique ». On peut comparer cela, si justement on pense à la musique, à une basse continue, qui en l’occurrence accompagne constamment le sens. Le but est qu’on puisse passer d’un segment à l’autre sans s’arrêter autrement que pour la légère pause que créent les trois points.
Dans la phrase écrite normée, le sens est clos par le point, il faut redémarrer pour obtenir une continuité. Chez lui, on ne redémarre pas, on avance sans cesse. Le lecteur, disait-il, doit être entraîné dans son texte comme il l’est dans le métro. Il doit être emporté. Et, de même qu’à l’expression d’une haine de la matière correspond la destruction des blocs textuels, cette fluidité de la forme se retrouve dans les obsessions thématiques, dans un tropisme imaginaire pour tout ce qui est fluide, pour les fleuves par exemple, qui sont toujours, dans les romans, reliés à une forme de joie.

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« C’est quelqu’un, écriviez-vous cependant dès Poétique de Céline, qui pour soi-même et devant tout être vivant à tout instant pense à la mort, et plus même qu’il n’y pense, l’imagine. » Ne touchiez-vous pas déjà à l’essentiel ?
Oui, mais j’ai ajouté à cela, dans À travers Céline, la littérature, un élément que je pense décisif, qui est que cette obsession est ambivalente. Elle est porteuse d’horreur, naturellement, mais elle est aussi, pour lui, une manière de sentir la vie. Ce n’est pas le genre de subtilité qu’on prête en général à Céline, qu’on traite comme un gros cochon. Pourtant, le fait est qu’une phrase comme « La vérité de la vie, c’est la mort » a deux sens, dont on ne perçoit souvent que le premier. Toute vie est condamnée à disparaître, c’est entendu. Mais cela veut aussi dire que s’il n’y avait pas la mort, on n’aurait pas accès à la vérité de la vie. Penser à la mort, et traduire cette pensée en image, en sensation, en style, est un moyen de lutter contre elle. Céline passait des heures à reprendre ses textes, à remplacer des mots, à intervertir l’ordre, à faire et refaire, et l’on peut penser sans exagérer qu’il ne se sentait jamais autant vivre que dans son travail. Il en sortait avec des migraines, il pestait, mais en réalité c’était alors qu’il était au cœur de ce qu’il pouvait accomplir contre la mort. Il vivait plus.

Dans À travers Céline, la littérature, vous dégagez, à partir de cette interprétation, le thème et la matière constitutifs de son œuvre : le temps, flux qui emporte la destruction, mais flux tout de même, et par là force vitale.
Il faut revenir sur sa perception d’une profonde différence entre le système linguistique de l’écrit et celui de l’oral. L’écrit est un type de discours qui permet de prendre son temps. Le scripteur peut faire autant de brouillons qu’il veut, il ne nous livre que l’état ultime de son propos. À l’oral, il n’y a pas de repentir possible. Si l’on s’est trompé, on ne peut pas annuler, on doit se reprendre. Bon gré mal gré, on est plongé dans le temps, on est embarqué. L’une et l’autre positions ont leurs avantages et leurs inconvénients.
Dans l’écrit, on est libéré du temps, mais d’une certaine manière le temps vous échappe. À l’oral, on est prisonnier du temps, mais du coup on colle au présent. Ce point est capital chez Céline. Si l’on repense à son obsession de la mort, on peut dire qu’elle relève pour une part de l’imaginaire, de la superposition d’une destruction à venir sur toute la réalité vivante, mais qu’on la retrouve, sur le plan existentiel, dans l’expérience du temps. Il fait, avec le choix de l’oral, celui de l’enfermement dans le présent, qui est la plus puissante traduction de cette expérience. En un sens, même si écrire le fait exister plus fortement, il ne la vit pas lui-même, puisqu’il écrit, corrige et ne donne, lui aussi, que l’état le plus abouti de son texte. Mais il essaie de la faire vivre au lecteur, par tout ce dont nous avons parlé : la discontinuité, le désordre, le rythme, qui contraignent à être attentif, à lire vraiment ce qu’on lit. Il oblige à une présence continue au texte, qui est une présence à soi-même.
Tel est, je pense, le plaisir qu’il donne : celui de se saisir enfin dans son présent. Il s’agit, par tous les moyens, de transmettre un sentiment du temps proche de ce qu’écrivait Pascal dans les Pensées : « Nous ne vivons pas, nous espérons vivre. » Nous sommes dans le passé ou dans l’avenir, jamais dans le présent. Nous ne sommes pas . Aller contre cette impossibilité, s’efforce de la dépasser, c’est entrer dans une lutte contre les fatalités, les limites de la condition humaine. Tout, chez Céline, converge vers cette lutte. Il n’aura fait rien d’autre, dans ses romans, que de la mener aussi loin que la littérature le permet.

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