12/10/2015

ENTRETIEN AVEC HENRI GODARD - PREMIÈRE PARTIE

« L’œuvre de Céline possède une unité fondamentale. »

Henri Godard  a consacré une partie de sa vie à étudier et à éditer, notamment dans « La Pléiade », l’œuvre de Céline ; plus de cinquante ans de fréquentation assidue, enthousiaste, douloureuse parfois, dont il dresse le bilan dans son dernier ouvrage À travers Céline, la littérature. Que reste-t-il à découvrir sur une écriture et un imaginaire devenus à ce point familiers ? L’essentiel, peut-être. Retour sur un sujet exceptionnel et une aventure intellectuelle ininterrompue.

Propos recueillis par Florent Georgesco
Le Monde / Hors-série Louis Ferdinand Céline, juillet-août 2014, pp 63-69


Vous racontez dans votre dernier livre comment, après avoir découvert Céline à la parution de D’un château l’autre, la lecture de ses pamphlets antisémites a failli vous dégoûter de lui à jamais. Et puis, vous relisez Mort à crédit et vous comprenez que vous ne le lâcherez plus. « Je retrouvais intact mon plaisir de naguère », écrivez-vous. De quelle nature était ce plaisir ?
Il faut dire que je suis, en général, un passionné de la prose française. De toute la prose française, de Montaigne, Rabelais, Bossuet ou Chateaubriand à Proust ou Malraux. Céline, c’était un chapitre nouveau de cette histoire qui se révélait à moi. Un chapitre éblouissant, qui me donnait un sentiment très fort de renouvellement, de retrouvailles avec une verdeur de la langue, de renaissance à la fois de ses capacités d’invention et de son histoire toute entière.

Vous écrivez dans Poétique de Céline que ses livres peuvent « donner (…) au lecteur le sentiment qu’il a affaire en un seul texte à toutes les variantes contemporaines et à toute l’histoire du français ».
En même temps on doit absolument éviter d’isoler cet aspect des autres – pour le dire grossièrement, de séparer la forme et le fond. Le style extraordinaire de Céline est associé à des visions, des images qui concourent tout autant que lui au plaisir que ses textes procurent. Il ne faut pas séparer les deux plans. C’est un danger d’autant plus réel qu’il y a eu tout un effort de Céline et de ses soutiens pour mettre le style en avant aux dépens du reste. Il a pu dire des choses comme : «  Je suis un homme à style, pas à idées. » C’était bien sûr un programme défensif : on voit bien quelles idées il s’agissait de faire oublier. Mais c’était d’abord un non-sens. La chose qui m’importe aujourd’hui, davantage que lorsque j’écrivais Poétique de Céline, c’est l’unité fondamentale de l’œuvre. Le style est dans son domaine ce qu’est l’imaginaire dans un autre. Ce qui définit la littérature, ce sont des points de rencontre entre les deux. À l’époque, je réagissais, peut-être trop, à des lectures uniquement psychanalytiques ou sociologiques, bourdieusiennes, qui dominaient alors. J’ai voulu montrer qu’il y avait autre chose : la poétique, justement. Mais il ne faut pas que par contrecoup on ne voie que cet aspect. Il n’a d’intérêt que s’il mène à tous les autres et, encore une fois, s’il n’empêche pas de percevoir l’unité de l’ensemble.


La question de la langue n’est évidemment pas secondaire, mais elle n’est que le premier étage de la fusée.
Oui, elle est elle-même une question à tiroirs. La langue de Céline n’est pas identique dans Voyage au bout de la nuit et dans Mort à crédit, ni a fortiori dans les romans suivants. Dans Voyage au bout de la nuit, il y a le choix d’une langue à tonalité populaire contre la langue écrite considérée comme bourgeoise, et ce choix est ce qui, à la fois, a enthousiasmé et choqué quand le livre est paru. Ce n’était pourtant qu’un point de départ, d’ailleurs violent, efficace, spectaculaire, mais relativement superficiel, la suite le montrera. Il réunit un ensemble de marqueurs de la langue populaire. On le voit dans le vocabulaire, par exemple avec les deux ça de la première phrase : « Ça a débuté comme ça. »
Et dans la syntaxe, dans la présence constante de ce qu’on appelle la phrase à anticipation, ou à rappel. Dans le français normé, la règle est qu’un même élément ne peut être énoncé qu’une fois dans une même phrase. On n’écrit pas « Lucette, je l’aime », mais « j’aime Lucette ». La reprise par le pronom « l’ » c’est ce qu’on nomme le rappel, qui introduit une tonalité populaire. C’est un langage plus affectif : on met en avant, par redoublement, ce qui compte pour soi. C’est un des traits linguistiques les plus caractéristiques du Voyage au bout de la nuit.

La suite demain!

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