07/10/2015

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE SIREUIL

 © Marc Vanappelghem

Voyage au bout de la nuit a été créé la saison dernière au Théâtre Le Châtelard, pour clôturer un cycle consacré à la Grande Guerre, « De nos enfants, mon frère, allons pleurer la cendre ». Pourquoi avoir choisi une femme pour incarner Bardamu ?
J’avais croisé Hélène lors d’un stage qui avait pris pour matériau le Traité sur la Tolérance de Voltaire, le courant était très bien passé entre nous, et, quelques mois plus tard, elle a songé à moi pour reprendre la direction du projet Céline qu’on lui avait proposé d’interpréter. Je n’ai donc pas choisi une actrice, c’est elle qui m’a choisi, et j’ai beaucoup apprécié cette inversion de la situation.
J’ai donc débarqué sur le projet, quasi à l’improviste quelques semaines avant le début des répétitions, excité par le pari de cette invitation, avec en poche le roman de Céline que je m’étais empressé de relire, l’adaptation qui en avait été faite et qu’Hélène avait déjà mémorisée pour une grande part, et les premières modifications que je souhaitais y apporter. 

 Comment s’est déroulé le travail avec Hélène Firla ?
Hélène n’envisageait absolument pas d’endosser la figure de Bardamu. Elle s’était interrogée sur ce qui pouvait la relier à ce personnage, et voici ce qu’elle m’avait écrit : « Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas prendre la peine de témoigner de l’extrême violence faite à tous ces (ses) hommes envoyés comme matériaux vivants pour se faire déchiqueter dans un cynisme de gloire et d’héroïsme dont leurs chefs se sont souvent bien gardés d’imaginer même l’horreur ? ». Elle ajoutait : « Qui pourrais-je être ? J’avais l'idée de me trouver devant un mur de patates, comme une cantinière, fermière, mère de famille, que sais-je, et que le récit naissait d’une action concrète, celle de l’épluchage… ».
Très vite, dès le deuxième jour des répétitions si ma mémoire est bonne, le plateau, confirmant mes inquiétudes, nous a dicté qu’il fallait que l’actrice « incarne » Bardamu, qu’il ne fallait pas « ruser » avec un texte écrit à la première personne, et que le filtre envisagé par Hélène nous bouchait toute possibilité d’immersion et, par ricochet, d’impact. Le dessin du Bardamu de Jacques Tardi s’est immédiatement imposé à notre regard, et s’en est suivi l’apprivoisement par l’actrice de cette figure, corps chétif et voix rauque, les fesses sur un banc dont il/elle ne bougerait pas, figé dans le travail de remémoration que la scène proposait à l’écriture. Hélène Firla s’est glissée progressivement, avec force et ténacité, dans le cadre défini. Au final la féminité de l’actrice que la représentation ne nie évidemment pas, donne à la figure de Bardamu une fragilité, une douleur, dont un acteur masculin ne pourrait peut-être pas rendre compte. Elle nous « distancie », diraient les brechtiens, de l’objet incarné pour nous permettre de mieux le regarder et l’écouter.

Comment avez-vous procédé pour réaliser l’adaptation théâtrale de Voyage ?
Je l’ai indiqué : une adaptation préexistait à laquelle j’avais déjà apporté quelques modifications, insatisfait des agencements réalisés. Le travail s’est poursuivi, jour après jour, page après page, et nous sommes arrivés à la fin des répétitions avec un texte en grande partie remodelé. Supposant qu’il y aurait une suite aux représentations de Ferney-Voltaire, j’ai repris, juste après celles-ci et fort de la fréquentation quotidienne que j’avais eue du roman, la lecture des chapitres liés à la Guerre – la première des quatre parties du roman –, et me suis attaché à réaliser une nouvelle adaptation plus ample qui sera celle que nous présenterons à la Comédie de Genève.

Sur les mots, sur la langue, à présent. On est toujours frappé par le style. Dès qu’on ouvre le roman, dès la première phrase. « Ça a débuté comme ça » : l’allure d’une parole orale, mais une allure seulement.
Cette première phrase, c’est la clé, ou plutôt la mèche que Céline allume dès le départ : l’affirmation d’une écriture qui va péter à la gueule du lecteur. Avec Voyage au bout de la nuit, on peut dire qu’il y a un avant et un après dans le panorama de la littérature française, et son irruption en 1932 résonne comme un coup de tonnerre magistral. On l’a maintes fois dit et répété, Céline invente une langue compacte, puissante, drue, luxuriante, qui chahute son lecteur au plus profond, et cette langue est tout le contraire de l’oralité, elle est très construite, raffinée, elle se joue de la syntaxe et du vocabulaire, elle empoigne le français pour lui faire rendre tout son suc. Il n’y a pas de gras dans la viande des mots chez Céline, que du nerf et de la chair, mais il nous donne toute la bête, qui n’est pas faite pour des estomacs délicats. Ce matériau pour l’acteur, une fois mastiqué et digéré, c’est un cadeau.

Propos recueillis par Hinde Kaddour

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