11/11/2015

ENTRETIEN AVEC CATHERINE MARNAS

Lorenzaccio est une pièce qui excède toutes les normes, c’est un théâtre libéré des contraintes de la représentation, un théâtre « dans un fauteuil ». Une pièce démesurée – trente-neuf tableaux, une centaine de rôles – que Musset ne verra jamais représentée de son vivant.
Avec Lorenzaccio, c’est un peu comme si Musset renonçait au théâtre sans laisser tomber le bonheur qu’il prend aux possibilités du théâtre, aux situations, aux dialogues, etc. Le public de théâtre tel qu’il est constitué à l’époque l’a déçu, et il semble alors renoncer à la communauté du public pour s’adresser à un spectateur unique, le lecteur, qui devient du même coup metteur en scène de son œuvre. La multiplication des tableaux, le nombre de personnages rendaient fort peu probable la représentation de la pièce dans les conditions esthétiques de l’époque.

La liberté de l’écriture semble appeler une liberté d’adaptation pour la scène. Est-ce le cas ?
Dans l’adaptation d’un roman ou d’une pièce à multiples lieux et multiples personnages comme Lorenzaccio, rien n’est possible à représenter réellement donc tout est possible.
Lors de la mise en scène d’une pièce, j’ai souvent peur d’être freinée par des « scrupules », peur aussi de ne pas rendre compte de toutes les nuances du texte, de le tirer vers des préoccupations trop personnelles – une sorte de trop bonne volonté ou de trop grand respect. L’adaptation me libère de ces contraintes puisqu’elle m’oblige d’emblée à des solutions scéniques non prévues par l’auteur.
Ma fidélité au texte de Musset se situe donc plus dans le désir de faire entendre cette langue aujourd’hui, une langue si chatoyante, si virtuose qu’elle est devenue exotique. Notre relation au temps a profondément changé, inscrire cette langue qui prend le temps des volutes dans un montage serré et nerveux, c’est ma vision intuitive pour aborder Lorenzaccio : un pari de tension productive.

Comment procédez-vous pour cette adaptation ?
Comme pour Lignes de faille, j’aborde l’adaptation par étapes. Aux premières coupes les plus évidentes, succède l’épreuve du plateau. C’est pour cette raison qu’il est si important pour moi de travailler avec des acteurs complices qui acceptent les coupes journalières, la réorganisation éventuelle du texte. C’est d’autant plus important que tout ce qui a été travaillé et qui est coupé par la suite demeure dans le spectacle : c’est ce qui nourrit les personnages au-delà du texte.
Par ailleurs, le choix de resserrer l’action autour d’une douzaine de personnages et de huit acteurs sert ma vision de Lorenzo, selon moi plus impatient et inquiet que nihiliste désabusé. La couleur locale de la Florence du xvie siècle ne m’intéresse pas, ce qui élimine d’emblée certains personnages.
Les angoisses de Lorenzo, ses états d’âme seront aussi beaucoup portés par le corps ; Musset fait décrire Lorenzo sautant comme un moineau de poutre en poutre et cette indication est aussi riche que ses interrogations portées par les mots. La scène de bagarre fictive avec Scoronconcolo pour habituer les voisins aux cris est aussi une pure scène physique d’exultation et de danse sauvage qui parle autrement de la soif de Lorenzo : comme une envie de crier d’impatience.

L’acte V est une gageure – par sa vitesse, ses changements, et aussi son contenu, pour le moins corrosif. Cet acte a d’ailleurs souvent été purement et simplement supprimé.
J’ai considérablement raccourci l’acte V. Il est néanmoins difficile de le couper puisqu’il est la sanction : le geste de Lorenzo n’aura effectivement servi à rien. Mais dans l’idée du montage serré et nerveux – cinématographique – dont je parlais, il doit être une sorte de claque : une résolution brutale et « bâclée », une fin qui sent la gueule de bois, les réveils glauques.

Musset situe sa pièce à Florence en 1537, dans les deux dernières années du règne d'Alexandre de Médicis. Pourtant, ce sont les espoirs déçus des journées révolutionnaires de juillet 1830 qui résonnent – des espoirs déçus qui ressemblent aux nôtres.
Il y a des similitudes troublantes entre l’époque louis-philipparde et la nôtre, doublées bien sûr par les préoccupations plus individuelles, plus narcissiques de Lorenzo-Musset et sa difficulté à vivre. De la même manière que Musset avait envie de parler de son temps, c’est du nôtre dont je veux parler.
Lorenzo veut provoquer l’avenir, le mettre au défi car il ne supporte plus l’attente, l’immobilisme, les compromissions et les renoncements. 
Au niveau politique, l’impatience devant l’immobilité ou le chronique, l’exaspération devant le manque de réactions de ses concitoyens me semblent des sentiments très contemporains. Face à l’intolérable de l’injustice ou au scandale d’un état du monde, la passivité et l’acceptation râleuse de la masse – qui s’accommode et se fait donc complice d’un système qui cyniquement met tout en œuvre pour cet endormissement de « Belle au bois dormant » – nous mettent dans un sentiment d’impuissance très déprimant. Beaucoup d’entre nous sont dans la position de Lorenzo : agir va-t-il servir à quelque chose ? Et ce qui est passionnant, c’est bien entendu qu’il s’agit dans le texte de Musset de métaphore, et non d’une leçon didactique.
Les doutes énormes de Lorenzo sur l’utilité de son action  se mêlent pour nous à nos doutes sur l’avenir. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, le monde occidental ne croit plus en l’avenir – jusqu’alors la croyance au progrès faisait toujours penser que ce serait mieux après. Les jeunes aujourd’hui ont intégré que le monde dans lequel ils entrent sera plus difficile que celui de leurs parents. À l’échelle d’une civilisation entière, nous avons intégré de façon plus ou moins consciente l’idée d’une apocalypse, d’une fin de l’humanité : risque écologique, nucléaire, tarissement des ressources... et rien ne change.

Dans un précédent entretien, vous m’aviez dit ne pas vouloir céder au nihilisme ambiant. Pourtant, la réponse finale de Musset dans Lorenzaccio n’est pas très optimiste...
Il est effectivement très surprenant que je m’attaque à une œuvre marquée par le nihilisme ; je suis une humaniste convaincue.
Je crois que mon optimisme réside dans l’espoir de réaction, de scandale ou de refus que doit provoquer l’échec du geste de Lorenzo : que tout recommence comme avant doit provoquer un « non » intérieur chez le spectateur – être une incitation au mouvement, contre l’immobilité.

Propos recueillis par Hinde Kaddour

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