02/11/2015

LA MODERNITÉ DE LORENZACCIO

S’il n’y a pas d’allusion précise à tel ou tel événement, à tel ou tel personnage contemporains, en revanche la similitude des situations politiques et sociale entre la monarchie de Juillet et la Renaissance italienne est perceptible, malgré leurs différences irréductibles. Il faut donc se garder de la tentation de traduire terme à terme les systèmes de personnages et de situations. Ainsi les républicains florentins appartiennent à de grandes familles qui rêvent de retrouver un système qui n’a de « républicain » que le nom, puisque c’est en réalité une oligarchie que l’Empire de Charles Quint a supprimée. Ils n’ont donc pas du tout le même idéal que les républicains de 1830. Mais la pièce aborde par la bande des enjeux contemporains, qui sont transposés dans l’Italie de la Renaissance. (NAUGRETTE Florence, Le théâtre romantique, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points, 2001, p.214)

Musset se sert du passé pour penser le présent et poser la question politique suivante : que faire d’une situation décevante ? Ainsi, malgré les parallèles indéniables qui peuvent être faits entre les deux époques – deux périodes instables politiquement, économiquement et socialement pendant lesquelles le peuple s’exprime, durant lesquelles se trament de nombreux complots, où l’ascension des familles bourgeoises se fait progressivement, où la violence urbaine est quasi quotidienne et les valeurs républicaines sont fortes – Musset traduit surtout un sentiment commun à la jeune génération de son époque, à savoir le sentiment de vacuité et l’impression que la politique n’apportera rien de bon à la jeunesse. 

Cette thématique résonne fortement aujourd’hui, et comme le souligne le sociologue et philosophe français Edgar Morin dans La voie, pour l’avenir de l’humanité(livre qui accompagne Catherine Marnas dans sa réflexion sur l’état du monde), notre humanité vit à nouveau une grande période d’instabilité, mais de manière beaucoup plus complexe. L’illusion d’un progrès conçu comme une loi de l’Histoire s’est dissipée à la fois dans les désastres de l’Est, les crises de l’Ouest, les échecs du Sud, dans la découverte de menaces de tous ordres, notamment nucléaires et écologiques, planant sur toute l’humanité, et l’invasion de l’horizon du futur par une extraordinaire incertitude. Ainsi, la perte d’un futur assuré, jointe à la précarité et aux angoisses du présent, engendrent des reflux vers le passé, c’est-à-dire vers les racines culturelles, ethniques, religieuses et nationales. […] La crise politique est aggravée par l’incapacité à penser et à affronter la nouveauté, l’ampleur et la complexité des problèmes. Cette instabilité rappelle aussi les problématiques qui émergent lors de la révolution industrielle du XIXe siècle, avec une société qui doit faire face à sa propre croissance et une profonde mutation.

Dans Lorenzaccio Musset dénonce également l’inefficacité d’une action individuelle et le manque d’action collective. Cette thématique, toujours d’actualité, demande la prise en compte d’un élément supplémentaire : selon Edgar Morin, les politiques peinent à penser de manière globale et à poser les fondements d’une action efficace, suite aux nombreux bouleversements que la mondialisation a provoqué au sein de la société.

Trois époques se rejoignent à travers la pièce de Musset, elles ont en commun, outre une situation politique en mouvement et de profondes remises en question, l’expression de doutes, d’espoirs et de désillusions. C’est là toute la modernité de la pièce et l’un des enjeux de la mise en scène de Catherine Marnas qui s’attache à faire ressortir d’une œuvre écrite au XIXe siècle les problématiques de la société actuelle.

Tatiana Lista


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