03/03/2016

L'OPÉRA DE QUAT'SOUS VU PAR R.E.E.L.

03.03 - L'opéra de quat'sous Joan Mompart et La Comédie s’associent pour faire revivre le chef-d’œuvre de Brecht


Il existe des pièces de théâtre qui vous emportent ailleurs, hors du temps. L’Opéra de quat’sous de Brecht, présenté à La Comédie de Genève jusqu’au 20 mars prochain, est de celles-ci.



Cette comédie en musique de Bertolt Brecht et Kurt Weil raconte l’histoire de Mackie le Surineur (François Nadin) qui, dans sa lutte de pouvoir avec le Roi des Mendiants, Jonathan Jeremiah Peachum (Thierry Romanens), décide de séduire Polly (Charlotte Filou), la fille de ce dernier, et de l’épouser. S’ensuivra une dénonciation à Brown le Tigre (Jean-Philippe Meyer), le chef de la police qui, malgré son amitié pour Mackie, devra l’arrêter. Dénoncé par les prostituées chez qui il a l’habitude d’aller, Mackie sera finalement condamné à la pendaison…

De la pratique brechtienne, le metteur en scène Joan Mompart a retenu la célèbre distanciation, qui vise à briser l’illusion de fiction chère au théâtre, par des adresses au public, des personnages présents parmi les spectateurs par moments, des rebondissements, des surprises… À cet égard, la fin, en forme de coup de théâtre, en surprendra plus d’un (parmi ceux qui ne connaissent pas encore la pièce, évidemment) !


Le premier élément qui frappe le spectateur est l’imposant décor monté sur la scène de La Comédie : une sorte de grand échafaudage, monté sur tournette, avec des portes, des escaliers et nombre d’autres éléments de décor qu’il ne tient qu’à chacun de découvrir. Au sommet de ce décor, les musiciens accompagnent les comédiens, devenus chanteurs pour l’occasion. Gros point fort de la mise en scène : les comédiens ont su s’accaparer ce décor modulable et s’en servir pour suggérer les différents espaces de la pièce. Ainsi, le spectateur n’a aucune difficulté à s’imaginer les divers lieux de l’action.
Parlant des comédiens, il faut souligner l’excellent casting opéré par Joan Mompart. Chaque membre de la troupe apporte sa touche personnelle à la pièce, dans un mélange de registres en forme de feu d’artifice. Alors, quand ils se mettent à chanter, on écoute et ils nous emmènent à Soho, dans leur univers. Jean-Philippe Meyer et Philippe Tlokinski, tout d’abord, les chanteurs de complaintes, dépeignent le portrait de Mackie au travers de ce qui est devenu un standard de jazz : la complainte de Mackie le Surineur. Les deux acolytes n’auront ensuite de cesse de jouer avec le public, dans leur rôle parfois clownesque : on pense par exemple au moment où, le ventilateur ne marchant pas, Philippe Tlokinski en fait tourner manuellement les hélices pour faire tomber des confettis sur Polly. Ce comédien, par ses mimiques et sa gestuelle rappelant par moments le mime, sait faire rire le public comme personne. Mention spéciale à son déguisement de prostituée et ses danses – un peu loufoques, il faut bien le dire – qui auront fait hurler de rire l’assemblée présente.

L’Opéra de quat’sous aura également permis de découvrir quelques perles au niveau de la voix : Charlotte Filou, qui interprète Polly, est ainsi capable d’interpréter à peu près tous les registres, passant sans peine d’une voix lyrique à celle, dure et puissante, d’une chanteuse de cabaret, en passant par la douceur du Chant de Barbara. Un talent certain qui en aura scotché plus d’un à son siège. Son duo avec Lucie Rausis (Lucy, la fille de Brown), aura été un grand moment du spectacle. Carine Barbey, dans son rôle de Jenny la prostituée, aura également enchanté le public avec son interprétation de la Chanson de Salomon, entre languissante tristesse et puissance de voix. La performance de François Nadin, de l’arrogance initiale de Mackie à son interprétation de l’Appel depuis la tombe, alors qu’il est emprisonné, attendant sa pendaison et attisant la pitié, aura su, à n’en pas douter, toucher les âmes sensibles présentes dans la salle. Enfin, il faut féliciter Thierry Romanens et Brigitte Rosset qui, sans être chanteurs au départ, s’en sont également sortis avec brio, dans des rôles qui leur correspondaient parfaitement.

Au final, la grande réussite de cette mise en scène de L’opéra de Quat’sous aura été de rappeler toutes sortes d’arts de la scène : le théâtre évidemment, mais aussi la comédie musicale, le cabaret, le spectacle d’humour, le mime… tout est convoqué pour exprimer la diversité et la complexité de l’œuvre de Brecht. Un grand bravo à Joan Mompart, à toute la troupe, aux musiciens, ainsi qu’à La Comédie – notamment l’équipe technique, qui a réalisé un travail magnifique avec cet imposant décor – pour avoir fait revivre ce chef-d’œuvre, apportant une certaine modernité à cette pièce datant de 1928, tout en respectant la pratique brechtienne. Le pari était osé, il est remporté avec brio !
« Donnez et il vous sera donné » est-il écrit sur scène au début de la pièce : les comédiens ont beaucoup donné, et le public, par son ovation finale, le leur a bien rendu.
L’Opéra de quat’sous, c’est une belle pépite à voir et à revoir jusqu’au 20 mars prochain à La Comédie de Genève.

Un article signé Fabien Imhof (R.E.E.L.) Source: http://www.reelgeneve.ch/?p=5335 
Photo: © Carole Parodi

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