03/03/2016

UN CONTE CRUEL VU PAR R.E.E.L.

01.03 - Un conte cruel

« Un conte cruel » ou la vie terrible d’une femme battue


La Comédie de Genève et le POCHE/GVE s’associent depuis le 22 février pour présenter Un conte cruel de Valérie Poirier : l’histoire d’une femme battue qui, comme tant d’autres, n’ose pas se rebeller.


 Ce Conte cruel semble d’abord être de fées. Tout commence par la rencontre de La Girafe (Natacha Koutchoumov) et de Petit Brun (Mauro Bellucci) – on ne leur connaît pas d’autres noms – dans un bal masqué. Le coup de foudre est immédiat. Tout, à ce moment-là, fait penser au conte : la musique, les costumes des personnes entourant les deux protagonistes principaux, l’ambiance du bal… Pourtant, la suite fera bien vite déchanter le spectateur. La pièce se présente sous la forme d’une série de tableaux décrivant la vie du couple : de leur rencontre à la naissance des jumeaux Émile et Émilie, de l’emménagement dans leur nouvelle maison aux moments passés avec leurs parents, de leur amour naissant aux violences physiques dont La Girafe sera victime de la part de son époux… C’est l’échec de l’amour, d’une relation entre deux êtres aux idéaux bien différents, qui est raconté jusqu’au 13 mars prochain au POCHE/GVE. Et au-delà, c’est le quotidien de – trop – nombreuses femmes, battues par leur conjoint, que le texte de Valérie Poirier montre au public.

De la mise en scène de Martine Paschoud et Philippe Morand, on retiendra d’abord la qualité des deux comédiens principaux. Natacha Koutchoumov montre une belle évolution dans son rôle de femme battue, dans une interprétation assez bouleversante. La Girafe est d’abord enjouée, pleine d’entrain, avant de perdre petit à petit sa brillance, sa lumière, sa vie. Elle aura beau faire semblant devant les amis et la famille, quelque chose s’est éteint en elle. Elle est absente, son sourire forcé ne dupera pas bien longtemps le monde, à l’image de son père. Elle lui avouera d’ailleurs n’être « presque plus une personne ». En face d’elle, Mauro Bellucci est terrible dans son rôle de mari bourreau. Petit Brun veut tout contrôler, régenter la vie de couple, le quotidien de sa femme, ses loisirs, les repas, tout. Tout est écrit sur une liste. Il ne laisse aucune place au hasard. Alors, quand La Girafe s’écarte un tant soit peu du carcan prévu, il ne se contrôle plus… et dérape, rouant sa femme de coups. Que dire, dès lors, de l’interprétation du comédien ? Il a su scotcher le public et lui insuffler, à lui aussi, la peur ressentie par La Girafe. Une brillante performance de la part des deux comédiens.

Certains diront que la pièce est emprunte de clichés. On ne peut leur donner tort. Si l’on dénonce souvent leur présence, dans ce cas, elle est plutôt à voir comme une manière de signaler les violences conjugales dont est victime, en Suisse, une femme sur dix au cours de sa vie. C’est d’ailleurs l’origine du projet : lors d’une rencontre, Martine Paschoud, Valérie Poirier et l’association Solidarité Femmes veulent dénoncer cette terrible réalité, dont le grand public est trop peu au courant. Partant de là, il était inévitable de tomber dans certains clichés. Ceux-ci servent à montrer cette réalité. La pièce ne sert qu’à l’exemplifier, tout en exprimant quelque chose de plus large. L’absence de vrais noms chez les deux personnages ne fait qu’amplifier le propos: ils pourraient être n’importe qui. C’est bien là l’une des forces de l’écriture de Valérie Poirier: sa capacité à dénoncer une réalité terrible, en utilisant des clichés, pour mieux les déconstruire et surtout s’en servir pour appuyer son propos, afin de montrer que ce dont elle parle n’est pas un cas isolé.

De ces clichés, on retiendra d’abord la vision du monde, plutôt archaïque, de Petit Brun : pour lui, la place de la femme est à la maison ; elle doit s’occuper des enfants, des tâches ménagères et préparer de bons petits plats que son mari n’aura plus qu’à déguster une fois rentré du travail. Dans ce but, il cherche à tout régenter, à tout organiser au millimètre. Aussi, l’amitié qu’entretient sa femme avec Ariane, qui jette les hommes dès que la relation commence à être sérieuse, n’est pas vue d’un bon œil par Petit Brun, qui ne supporte pas que son épouse fréquente une personne comme elle. Si Mauro Bellucci a su rendre ce personnage détestable au possible, la pièce permet de comprendre qu’il n’est pas le seul fautif. La base du problème vient de son éducation : son père, semble-t-il, se comportait de la même manière avec Yolande, sa mère. Celle-ci l’avouera à demi-mots, en disant par exemple que le rôle de la femme est de combler son mari. Au moment où elle comprend que La Girafe est battue, Yolande a cette phrase terrible, où elle dit à sa belle-fille qu’elle connaît une crème qui masque très bien les ecchymoses. Il n’en faut alors pas plus pour comprendre qu’elle a vécu exactement la même chose, et qu’elle a tout encaissé, sans rien dire, comme si tout cela était normal. L’histoire se répète. Si La Girafe continue à ne rien dire, c’est exactement ce qui va se passer et Émile risque de devenir comme son père : un être violent qui ne supporte pas que les choses ne se déroulent pas exactement comme il l’avait planifié. Il s’agit là d’un moyen de dire aux femmes victimes de leur mari qu’elles ne doivent pas se laisser faire, qu’il faut dénoncer les abus, partir loin pour briser le cercle infernal. Plus facile à dire qu’à faire, nous le verrons…

À l’opposé de Petit Brun, il y a Madeleine, la mère de La Girafe, qui représente un féminisme convaincu. Plusieurs fois, elle revendiquera le droit des femmes de faire ce qu’elles veulent dans la vie, de ne pas devenir l’esclave d’un époux, de continuer à travailler après avoir eu des enfants. Tout ce qu’elle dit est juste, sur le fond. Dans la forme, en revanche, tout n’est pas toujours bien transmis. Son mari (Pierre Banderet) le lui fera d’ailleurs remarquer à plusieurs reprises, sur le ton sarcastique qu’on lui connaît. Elle s’en rendra surtout compte lorsque sa petite-fille lui présentera son plan de vie, elle qui veut devenir cosmonaute et laisser son mari s’occuper des enfants, inversant ainsi la situation vécue par sa mère. Madeleine lui dira alors que les hommes ne doivent pas être leurs ennemis. Le spectateur comprend dès lors qu’un féminisme extrême, tel qu’envisagé par Émilie, et qui ne ferait que renverser le déséquilibre, n’est pas la solution aux problèmes posés auparavant, en rapport avec la vision archaïque du couple que peut avoir Petit Brun. Il faut savoir trouver un juste milieu, un équilibre dans la relation, dans l’idée d’un féminisme qui prônerait une égalité entre hommes et femmes. C’est l’un des messages transmis par cette pièce.

Le dernier message fort que l’on peut retenir est le suivant : toute victime de violences conjugales doit les dénoncer. Cela paraît banal, et pourtant… les raisons de ne pas dénoncer son conjoint, de rester auprès de lui sont nombreuses. Elles sont bien présentées dans Un conte cruel. Il y a d’abord les enfants. Que vont-ils devenir si les parents se séparent ? Il y a l’amour aussi. Bien que son mari la batte, La Girafe ne peut oublier les sentiments qu’elle a éprouvés – et qu’elle éprouve encore – à son égard, d’autant plus que, parfois, il est encore gentil et attentionné. Elle se raccroche à cette image, à cet espoir que celui qu’elle aime est encore là, quelque part. Il y a enfin le regard des autres. Par fierté, on refuse que tout le monde nous voie comme la victime, comme celle dont le mari la bat. La Girafe ne veut pas qu’on la traite ainsi, alors, devant les autres, elle fait semblant que tout va bien, elle sourit, elle rit. Mais au fond rien ne va. Cela, Natacha Koutchoumov a su le transmettre magnifiquement.

On pourrait enfin revenir sur les quelques éléments moins convaincants de la mise en scène : les quelques scènes oniriques, où l’on est dans le rêve de La Girafe par exemple. On ne comprend ainsi pas toujours bien la symbolique profonde de ces moments. Si le Loup est bien Petit Brun, que dire du fait qu’il lui coupe les cheveux, en lui disant qu’ainsi elle devient un laideron ? Si les cheveux peuvent renvoyer à plusieurs symboliques fortes, celles-ci auraieut peut-être pu être plus explicites, chacun n’ayant pas forcément des connaissances préalables sur ce que les cheveux peuvent évoquer. Il a parfois été un peu difficile de comprendre toute la portée de ces moments. On peut encore évoquer la présence scénique des enfants, qui a pu gêner plus d’une personne. Leur présence en tant que personnages n’est absolument pas à remettre en cause et est absolument justifiée. On peut cependant s’interroger sur la nécessité de leur présence physique sur scène. Le propos est en effet très dur, peu adapté à des enfants. Bien qu’il faille très tôt les sensibiliser à ce genre de thématiques, et sans savoir quel travail a pu être effectué en amont, afin de le leur expliquer, on peut émettre des doutes quant à leur apparition dans une pièce aussi complexe.
Ces quelques bémols n’enlèvent toutefois rien à la qualité de l’écriture et de la mise en scène. Le théâtre a cette force que d’autres médias n’ont pas : par la fiction, par la représentation, par sa proximité envers les spectateurs, il peut dénoncer d’une manière qui lui est propre. Tous les acteurs, au sens large – qu’il s’agisse des comédiens, de l’autrice, des metteurs en scène ou de tous ceux qui ont participé à la production de cette pièce – ont bien compris cette puissance évocatrice du théâtre, capable de montrer par l’image et la fiction une terrible réalité. Car oui, il faut encore le souligner, les violences conjugales sont bien réelles et doivent être dénoncées.

Alors, à Valérie Poirier, Martine Paschoud, Philippe Morand, Natacha Koutchoumov, Mauro Bellucci et tous les autres, on ne peut que dire bravo. Bravo… et merci aussi, merci pour ce message fort, que seul le théâtre peut transmettre avec une telle intensité.

Un article signé Fabien Imhof (R.E.E.L.) Source: http://www.reelgeneve.ch/?p=5312 
Photo: © Marc Vanappelghem

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