22/11/2016

LETTRE AU PÈRE

Dès ce soir et pour trois semaines, vous pourrez découvrir l'adaptation de Lettre au père, dans une mise en scène de Daniel Wolf avec les comédiens Jean-Aloys Belbachir et Dominique Catton.

© Carole Parodi (photo de répétition)

Le lecteur pris en tenailles:
On est pris entre deux sentiments contradictoires quand on lit la Lettre au père. On se sent tout à fait autorisé à la lire – elle est devenue un « classique » du xxe siècle, elle fait partie de la littérature universelle –, et en même temps pas si autorisé que ça : elle appartient à la sphère privée, elle est destinée au père de Kafka, elle a été publiée à titre posthume contre les dernières volontés de l’auteur par son ami Max Brod. 
 D’un côté, on loue cet ami de ne pas nous avoir privés de cette lettre qui semble éclairer toute l’œuvre de Kafka et qui vaut aussi pour œuvre en elle-même. De l’autre, aux lignes les plus intimes, on ne peut s’empêcher de ressentir un certain malaise. 

Cette lettre n’est pas une fiction, elle retrace l’opposition d’un père et d’un fils, depuis l’enfance, l’écrasement (volontaire ou non) de l’un par l’autre, l’origine de l’impossibilité, de l’empêchement, du « manque de confiance », de « l’inaptitude », de la « peur » dont parle Kafka – qui puise aussi paradoxalement dans tout cela la force d’écrire et la matière de ses textes. 

La position du lecteur oscille constamment entre ces deux pôles : la valeur de cet écrit et sa destination privée, réservée à un père qui, lui, ne la lira jamais. 

Autre forme de prise en tenailles : nous sommes les témoins d’un procès sans jugement, et dont nous n’entendons qu’une seule des deux parties. Nous sentons étonnamment encore plus la force de ce déséquilibre quand Kafka change de camp et passe du côté de la « défense » pour expliquer certains comportements de son père, ou encore quand il anticipe la réponse du père, prend la parole à sa place sur près de deux pages en fin de lettre.

Hinde Kaddour


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