18/11/2016

L'IPHIGÉNIE DE GOETHE


Goethe donne un véritable pouvoir au personnage central de l’histoire et ce, grâce aux valeurs humanistes véhiculées par les Lumières. Iphigénie se révèle comme un véritable vecteur de positivité, elle interrompt le sacrifice grâce à une obstination résistante, adoucit un trop dur roi et fait triompher la raison face aux croyances barbares :

« ARKAS (à Iphigénie) :
Qui a égayé la sombre humeur du roi ?
Qui, d’année en année, par une douce persuasion,
A mis fin à la vieille et sanglante coutume
De sacrifier chaque étranger
Sur l’autel de Diane ?
Qui a renvoyé si souvent dans leur patrie
Des prisonniers promis à une mort certaine ?
Diane, loin d’être irritée
Par l’arrêt des vieux sacrifices sanglants,
N’a-t-elle pas généreusement exaucé ta prière ?
La victoire, d’un vol joyeux, ne plane-t-elle pas
Au-dessus de l’armée ?
Et chacun n’a-t-il pas un sort meilleur
Depuis que le rude esprit du Roi
S’est adouci grâce à tes conseils sacrés et presque divins ?
Trouves-tu cela inutile
Quand pour le peuple auquel un dieu t’a apporté,
Tu es la source éternelle d’un bonheur nouveau, 
Quand sur le rivage inhospitalier de la mort
Tu offres à l’étranger vie sauve et retour ? »[1] (Acte I, scène1)

 © Raphaël Arnaud


Iphigénie représente une figure courageuse, qui loin de se dérober ou de partir en cachette avec Oreste et Pylade, ose affirmer ses convictions et les faire valoir auprès de son souverain. Elle lui parle d’égal à égal, d’humain à humain, en dehors de toute considération de rang ou de sexe. Ou plutôt, elle demande au roi de considérer ses propos, car au lieu de prendre les armes comme le ferait un autre homme, elle use de son pouvoir de parole, de raison et en ce sens, Iphigénie ouvre d’autres perspectives de vie.

« THOAS
Obéis à ton devoir sacré, non pas au roi.

IPHIGÉNIE
Arrête !
Je suis née aussi libre qu’un homme.
Si le fils d’Agamemnon se tenait devant toi
Et si tu exigeais de lui ce qui ne t’est pas dû,
Il aurait comme toi une épée et un bras
Pour défendre les droits de son cœur.
Moi je n’ai que des paroles, mais il est noble
De respecter les paroles d’une femme.

THOAS
Je les respecte plus que l’épée d’un frère[2]. » (Actes V, scène 3)

Iphigénie tente de faire appel à la raison et aux sentiments de Thoas plutôt qu’à une soumission aveugle aux dieux et à leur volonté (l’oracle). Il est d’ailleurs intéressant de relever que Goethe évoque les puissances divines dans son intrigue, mais celles-ci n’interviennent jamais directement. Elles sont maintenues à distance et ce sont les humains qui influent sur chaque développement de l’action.

Mais si Goethe permet à Iphigénie une véritable évolution, il n’oublie pas pour autant ses autres personnages qui gagnent tous en liberté et en autonomie grâce à l’influence positive d’Iphigénie. Par exemple, Thoas, le roi barbare, s’humanise en faisant preuve de tolérance, de compréhension. Il éprouve de véritables sentiments amoureux envers Iphigénie à qui il accorde même le départ à la fin de la pièce. C’est également lors d’un dialogue avec Iphigénie, qu’Oreste, qui se trouve encore sous l’emprise de la folie[3] quand il arrive en Tauride, est délivré[4]. Goethe met en avant l’influence pacifiste de la jeune femme face à quatre hommes. Cette contagion positive va si loin, qu’Iphigénie réussi à lever la malédiction qui pèse sur sa famille. Comme le dit Goethe, Iphigénie est « la pure humanité qui expie toutes les infirmités humaines[5] ». La fin de la pièce en ce sens est également exemplaire. Iphigénie se refusant à une séparation tragique, arrive à obtenir de Thoas une acceptation et une bénédiction de son départ plutôt qu’un refus. Iphigénie fait alors une promesse de bienveillance au souverain et à son peuple :

IPHIGÉNIE
« Si le plus humble de tes sujets
Apporte à mon oreille les accents de la langue
Que j’avais l’habitude d’entendre chez vous,
Et si, sur le plus pauvre, je reconnais vos vêtements,
Je le recevrai comme un dieu,
Je lui préparerai moi-même son lit
Je l’inviterai à s’asseoir près du feu
Et je l’interrogerai sur toi et sur ton sort. » (Acte V, scène 6)

Une sincère générosité de deux parts résonne à la fin du récit et la jeune femme, qui au début de la pièce était enfermée dans la nostalgie de son pays et de sa famille, repart libérée du poids de l’héritage familial.

 Tatiana Lista


[1] Johann Wolfgang von Goethe, Iphigénie en Tauride, Traduction de Bernard Chartreux et Eberhard Spreng
[2] ibid.
[3] À la suite du matricide, Oreste est attaqué par les Érinyes, les déesses de la vengeance, qui « punissent impitoyablement tous les crimes contre les lois de la société humaine, notamment les fautes contre la famille : elles tourmentent sans répit leur victime, qu'elles frappent souvent de folie ». Universalis, « ÉRINYES ou EUMÉNIDES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 8 juillet 2016. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/erinyes-eumenides/
[4] Contrairement à la tradition mythologique qui attribue cette délivrance à Athéna.
[5] Alle menschliche Gebrechen / Sühnet reine Menschlichkeit

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